Horaires à rallonge, salaires de misère, droits sociaux bafoués… Derrière les silhouettes en uniforme qui veillent à l’entrée des banques, hôpitaux, administrations ou centres commerciaux, se cache une réalité sociale explosive. Au Maroc, le secteur de la sécurité privée continue de fonctionner, dans bien des cas, en marge du Code du travail, malgré les promesses de réforme et les engagements officiels.
Prolifération de sociétés fictives, salaires dérisoires, journées de 12 heures, absence de couverture sociale, pressions et sanctions déguisées… Les témoignages d’agents de sécurité se ressemblent. « Cela fait 16 ans que je travaille comme agent de sécurité privée. Les problèmes sont nombreux : salaires souvent en dessous du SMIG, absence de rémunération des heures supplémentaires, non-déclaration à la CNSS, difficultés à obtenir des congés ou des indemnités… », confie Rachid, agent de sécurité, qui résume un malaise généralisé.
Pire encore, certaines entreprises continuent, en 2025, à payer leurs vigiles à peine 2.000 dirhams par mois, soit bien en-deçà du salaire minimum légal. Une pratique honteuse, soulignent les syndicalistes, lorsqu’on sait que ces agents assurent souvent la sécurité de sites sensibles, de grandes entreprises ou d’institutions publiques. Comment justifier qu’un travail aussi exposé soit rémunéré à un niveau qui ne permet même pas de vivre dignement ?
La peur de revendiquer et les mutations-sanctions
Sur le papier, les agents de sécurité privés disposent des mêmes droits que tout salarié : durée légale de travail, rémunération des heures supplémentaires, congés payés, jours fériés, couverture CNSS, indemnisation en cas d’accident du travail. Dans les faits, revendiquer ces droits relève souvent du parcours du combattant.
« Rares sont les agents qui osent revendiquer leurs droits en raison d’une clause de mobilité nationale. Certaines sociétés n’hésitent pas à muter les agents revendicateurs vers des villes éloignées de leurs familles, comme une forme de sanction », explique Rachid. Un moyen de pression redoutable qui maintient les travailleurs dans la peur permanente de perdre leur poste ou de voir leur vie familiale brisée.
Pour Loubna Najib, secrétaire générale du Syndicat national des agents de sécurité privés, de nettoyage et de cuisine, le diagnostic est sans appel : le secteur souffre de « difficultés et d’un déséquilibre profonds ». Elle rappelle que la plupart des agents travaillent 12 heures d’affilée, sans aucune indemnisation des heures supplémentaires, alors que la loi fixe l’horaire légal à 8 heures par jour. Résultat : des journées interminables, une fatigue chronique, et aucun respect des textes en vigueur.
Droits sociaux sacrifiés et décisions inadaptées
À ces abus s’ajoute l’absence d’indemnisation en cas d’accident du travail, le non-respect des vacances annuelles, des jours fériés, des fêtes nationales et religieuses. Autant de droits théoriquement garantis par la loi, mais trop souvent ignorés dans la pratique.
Autre sujet de colère : les décisions récentes qui ont exclu un grand nombre d’agents dont le niveau scolaire est inférieur à la première année du collège, y compris ceux qui justifient de plus de 12 ans d’expérience. « Nous ne sommes pas contre cette décision. Nous voulons des agents formés, mais elle ne doit pas concerner ceux qui exercent depuis de nombreuses années », nuance Loubna Najib, qui plaide pour des mesures de mise à niveau, plutôt que des exclusions brutales.
Dans les hôpitaux, la fonction d’accueil a récemment été retirée aux agents de sécurité. Une mesure qui, selon la syndicaliste, a certes allégé leur charge face aux tensions avec les citoyens, mais n’a pas empêché qu’on leur demande d’intervenir lors de situations violentes, sans disposer du statut d’agents de police judiciaire. « Cela montre que les responsables ne mesurent pas réellement la nature et le rôle de ce métier », regrette-t-elle.
Un secteur miné par les sociétés fictives
Au-delà des conditions de travail, la structuration même du secteur pose problème. Selon des données relayées par les représentants professionnels, le nombre d’agents de sécurité au Maroc dépasserait un million et demi, dont une grande partie non déclarée, notamment dans des zones reculées.
Le nombre de sociétés actives, lui, dépasserait 50.000, alors que le ministère de l’Intérieur n’en reconnaît officiellement qu’environ 7.000. Autrement dit, plus de 40.000 structures seraient des sociétés fictives ou non conformes, opérant dans une zone grise.
« Beaucoup de ces sociétés changent de nom et parviennent tout de même à obtenir des marchés publics, ce qui est très préoccupant. L’État porte aussi une part de responsabilité, car en accordant des marchés au plus bas coût, parfois même en dessous du SMIG, il légitime indirectement les violations des droits des agents », déplore Loubna Najib.
Le syndicat réclame la mise en place d’un plafond minimal basé sur le SMIG dans les conventions et appels d’offres, afin de mettre fin à cette concurrence déloyale qui se fait, in fine, sur le dos des salariés.
Pression syndicale et promesses de réforme
Face à cette situation, le Syndicat national des agents de sécurité privés, de nettoyage et de cuisine a saisi le ministère de l’Intérieur pour réclamer un contrôle plus strict du secteur. « Il est étonnant de voir de telles violations des droits au XXIᵉ siècle, sous la Constitution de 2011, et en dépit des dispositions claires du Code du travail », insiste la responsable syndicale.
Plusieurs réunions ont été tenues avec le ministère de l’Emploi. Une première manifestation nationale annoncée a été suspendue après un accord de principe sur la concrétisation de certaines revendications. Après une seconde manifestation, le 20 octobre devant le Parlement, le secrétaire d’État au Travail, Hicham Sabiry, a convoqué le syndicat en présence des principales centrales syndicales.
L’objectif est de finaliser une convention portant sur l’application stricte de l’article 184 du Code du travail, afin de mettre fin à la journée de 12 heures. « Nous ne demandons pas une réforme du Code du travail, mais d’abord son application », martèle Najib.
À cette problématique s’ajoute celle des travailleuses domestiques non couvertes socialement, qui illustre plus largement la vulnérabilité d’une large frange de travailleurs aux marges du salariat formel.
En attendant, des milliers d’agents continuent de veiller, souvent pour 2.000 dirhams par mois, sur la sécurité des autres… au prix de leur propre dignité.










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