Dans un café de quartier, l’écran est trop grand pour la pièce. Les verres de thé refroidissent sans qu’on y touche. Quand la finale se referme, il y a d’abord un silence, puis des phrases qui fusent, comme si parler empêchait la douleur de s’installer : « C’est impossible », « C’était écrit », « Ils ont vendu le match », « Même le penalty… ». Un père se lève d’un coup et sort fumer. Un adolescent reste figé, les yeux rouges, comme s’il venait de perdre quelque chose de plus intime qu’un score. Quelqu’un, déjà, déroule des “preuves” sur son téléphone : captures d’écran, rumeurs, théories, certitudes.
Ce que l’on voit, c’est une tristesse collective, visible, presque digne. Ce que l’on ne voit pas, c’est la pression qui se dépose derrière : notre besoin d’expliquer vite, de trouver un responsable, de transformer une frustration en récit cohérent. Quand le réel nous échappe, l’esprit cherche une prise. Et la rumeur en offre une immédiate : elle donne une cause, un coupable, une logique. Elle évite l’insupportable : accepter que, parfois, on perd, même en ayant travaillé, même en ayant tant espéré.
Ce mécanisme est connu : face à une frustration brutale, l’esprit préfère souvent une explication immédiate à l’incertitude. La colère est plus supportable que l’impuissance.Mais il y a une autre réalité, plus simple et plus exigeante : la dignité de ceux qui ont joué. La fatigue dans les corps, les blessures, les larmes retenues, les épaules qui s’affaissent. On ne s’acharne pas sur une équipe quand elle tombe. On peut analyser, discuter, critiquer même. Mais à chaud, l’acharnement n’est pas une lucidité : c’est une décharge. Et cette décharge, on la dirige trop vite vers les joueurs, le staff, “le coach”, comme si humilier les nôtres allait réparer notre douleur.
La rumeur devient un produit. L’indignation devient un carburant. Les esprits s’échauffent, et la nuance devient suspecte : si tu appelles au calme, on te soupçonne ; si tu refuses l’insulte, on te reproche de “défendre l’échec”.
Et si, au milieu du tumulte, on retenait d’abord ceci : malgré les tensions et le désordre de fin de match, notre équipe et notre public ont tenu une ligne — celle de la dignité — et Sa Majesté le Roi, que Dieu le protège, l’a rappelé avec justesse en saluant une performance “héroïque et honorable”, l’esprit d’équipe, et une organisation qui a porté haut l’image du Maroc.
Maintenant, ce que je propose c’estreconnaître que l’équipe a porté nos projections, et qu’elle a le droit de tomber sans être détruite.
Dans quelques jours, à froid, nous parlerons tactique et décisions. Mais en attendant, il y a une responsabilité plus simple: prendre soin des esprits. Dire à nos enfants que la défaite n’est pas une honte. Dire à nos joueurs que notre fierté est inconditionnelle. Et nous demander : dans un Maroc qui change si vite, saurons-nous apprendre à soutenir sans nous déchirer?
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










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