Il pleut depuis des semaines, et le Maroc voit ce que l’eau peut faire quand elle déborde : routes coupées, quartiers évacués, écoles suspendues, vies déplacées en quelques heures. Dans le Nord, à Ksar El Kébir, des dizaines de milliers de personnes ont dû quitter leur maison de manière préventive, sur instruction des autorités, face à la montée des oueds.
Je pense à cela en cette Journée mondiale du cancer. Non pas pour mélanger les drames, mais parce que les deux mettent à nu la même chose : notre rapport au risque, et notre tendance à attendre “que ça passe”. Pour les inondations, on voit l’eau. Pour le cancer, on voit moins : la peur qui retarde un dépistage, le silence qui s’installe autour d’une boule, d’un saignement, d’une fatigue, comme si nommer était déjà perdre.
Dans la clinique, les scènes se ressemblent. Une femme me dit : “Je vais y aller, mais pas maintenant.” Un homme ajoute : “Je préfère ne pas savoir.” Ce ne sont pas des phrases de faiblesse. Ce sont souvent des phrases de protection. Le cerveau repousse l’information quand il n’a pas l’impression d’avoir, en face, un chemin clair, une main qui tient, une place où tomber sans être jugé.
Le thème international de la Journée mondiale du cancer — “United by Unique” — rappelle une évidence qu’on oublie vite : une tumeur n’est pas une personne. Deux patients peuvent avoir le même diagnostic et vivre des mondes intérieurs opposés. Certains s’effondrent, d’autres se figent, d’autres continuent comme si de rien n’était jusqu’à l’épuisement. L’enjeu, ce n’est pas seulement de traiter la maladie ; c’est de reconnaître l’histoire, les peurs, les contraintes, les liens.
C’est là que le dépistage et les soins de support se rejoignent. Le dépistage précoce, on le présente souvent comme un “geste simple”. Il ne l’est pas quand il implique de traverser l’angoisse, l’incertitude, parfois la honte, parfois le risque de perdre son travail, parfois l’idée de devenir une charge. Et les soins de support ne sont pas un supplément de confort : ils sont ce qui rend le parcours humainement soutenable — annoncer sans écraser, soulager sans abandonner, aider à manger, dormir, respirer.
Au Maroc, le Plan national cancer 2020–2029 inscrit noir sur blanc l’objectif de développer les soins de support. C’est une direction juste. Mais entre un objectif et une expérience vécue, il y a souvent une géographie : celle des distances, des inégalités, des informations qui ne circulent pas, des équipes qui manquent, des patients qui n’osent pas demander.
Alors, en ce jour, j’aimerais déplacer la question. Pas seulement : “Pourquoi les gens ne se dépistent pas ?” Mais : “Quel pays construisons-nous pour que se dépister devienne possible ?” Comme pour les crues, la prévention ne tient pas sur la bravoure individuelle. Elle tient sur une promesse collective : si tu avances vers la vérité, tu ne seras pas seul.
Et cette promesse collective existe déjà, par morceaux. Elle tient grâce à des acteurs qui, au-delà des traitements, travaillent à garder une vie autour du diagnostic : la Fondation Lalla Salma, engagée dans la structuration nationale de la lutte contre le cancer et partenaire des plans nationaux ; des lieux de soins de support comme Dar Zhor ; la dynamique professionnelle portée par la MoASCC autour des soins de support ; et des associations de patientes comme NABD-BC2, dédiées au soutien et à l’accompagnement des personnes touchées par le cancer du sein.










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