Trois semaines après la finale tourmentée de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, le malaise persiste au sein de la société marocaine. La défaite, bien au-delà d’un simple revers sportif, a laissé une empreinte émotionnelle profonde. Elle a rompu un élan collectif nourri par des mois d’espoir et ravivé une douleur partagée, révélant un phénomène plus large : celui d’un trauma collectif, où le football agit comme un puissant catalyseur des émotions nationales.
Pour Amine Ghannam, psychologue clinicien et psychothérapeute spécialisé en traumatismes, stress et addictions, la CAN ne se limite pas à un tournoi. « Elle constitue un symbole d’unité et d’aspiration commune. Après l’élan exceptionnel de la Coupe du monde 2022, les attentes étaient immenses. La défaite a donc provoqué un chagrin durable, vécu comme une rupture brutale du rêve partagé », explique-t-il.
Sur le plan psychologique, le football joue au Maroc un rôle central : il crée du lien social, renforce l’identité collective et permet une expression massive des émotions. La victoire engendre une fierté nationale, tandis que la défaite peut devenir un choc, une blessure narcissique collective. « Il ne s’agit pas seulement d’un échec sportif, mais d’une désillusion qui fragilise un équilibre émotionnel bâti autour de la réussite et de la reconnaissance », poursuit le spécialiste.
À cette charge émotionnelle s’est ajoutée une campagne de dénigrement sans précédent : fake news, infox, pages anonymes et emballements médiatiques ont accompagné la CAN 2025, cherchant à ternir l’événement, à délégitimer le pays hôte et à amoindrir les retombées positives attendues en termes d’image et de positionnement international. Un contexte anxiogène qui a amplifié la sensation d’injustice et de frustration.
Les réactions les plus vives observées chez certains supporters trouvent aussi leur explication dans l’histoire personnelle de chacun. Le trauma collectif peut agir comme un déclencheur individuel, réveillant des blessures anciennes : sentiment d’impuissance, manque de reconnaissance ou difficultés sociales. Reconnaître ces émotions, sans les pathologiser, est essentiel : ce qui n’est pas nommé a tendance à s’enkyster.
Ces dernières années, le football s’est imposé comme un régulateur émotionnel de la vie quotidienne. Face aux incertitudes économiques et aux tensions sociales, il offre une parenthèse psychique, un espace d’identification positive. L’équipe nationale, les Lions de l’Atlas, agit alors comme une véritable dynamo émotionnelle : la victoire stimule la joie et la fierté, la défaite fait s’effondrer ce mécanisme de compensation.
Lorsque cette fonction régulatrice disparaît brutalement, la tristesse dépasse le cadre du jeu. Elle touche à la perte d’un refuge symbolique. D’où le risque d’une dépendance émotionnelle : projeter le bonheur sur un événement collectif rend plus vulnérable aux chocs négatifs.
Face à cette épreuve, la résilience passe par la mise en mots et le partage. Parler de la défaite, échanger les ressentis, permet de transformer le choc en expérience élaborable. À l’issue de la compétition, Mohammed VI a d’ailleurs salué la mobilisation exemplaire des Marocains, rappelant que « cette réussite marocaine est aussi une réussite africaine », réinscrivant l’événement dans une perspective plus large que le simple résultat.
Car la force d’une société ne se mesure pas uniquement à ses victoires, mais à sa capacité à traverser les désillusions sans perdre son humanité, sa dignité et son espoir. La CAN 2025, malgré la douleur qu’elle a suscitée, peut ainsi devenir un levier de maturité émotionnelle et de résilience collective.


Contactez Nous