Alors que le nord-ouest du Royaume affronte des crues d’une ampleur exceptionnelle, une urgence silencieuse se déploie dans l’ombre des opérations de sauvetage. Derrière les murs qui s’écroulent et les champs submergés, c’est l’architecture intérieure des individus qui vacille. En pleine crise, la reconstruction psychique n’est pas une étape ultérieure : c’est une priorité immédiate.
Les bilans humains et matériels s’alourdissent, les images circulent, les chiffres s’additionnent. Mais ce que les caméras ne montrent pas, c’est la fracture du sentiment de sécurité, ce pilier invisible qui nous permet d’habiter le monde sans y penser. Quand l’eau envahit une maison, elle ne déplace pas seulement des meubles : elle efface des repères. Perdre ses papiers, les photos d’un parent, ses outils de travail, c’est parfois vivre une véritable amputation identitaire et sociale. On peut rebâtir un mur en quelques semaines ; réparer un sentiment de sécurité durable demande du temps, de la présence humaine, et un accompagnement juste.
Dans les jours qui suivent, beaucoup de rescapés traversent ce que l’on appelle une phase de sidération. Le corps et l’esprit passent en “mode survie”. On scrute le ciel au moindre nuage, on sursaute au bruit de l’eau, le sommeil devient fragile, haché, peuplé d’images intrusives. L’irritabilité, la fatigue, les difficultés de concentration sont fréquentes. Ces réactions peuvent inquiéter, mais elles sont souvent des réponses normales à une situation anormale : un système nerveux qui tente de digérer un événement trop brutal, trop soudain, trop massif.
Le traumatisme commence lorsque l’événement ne parvient pas à devenir un souvenir, lorsqu’il reste un présent qui se rejoue. Cauchemars, flashbacks, évitement de certains lieux, sensation d’alerte permanente : pour certaines personnes, surtout celles qui ont tout perdu ou qui ont été confrontées à la mort, le danger ne semble jamais vraiment terminé. À court et moyen terme, ce terrain peut favoriser l’installation d’une anxiété durable, de symptômes dépressifs, d’un épuisement psychique, voire d’un trouble de stress post-traumatique. L’incertitude prolongée — où vivre, comment reconstruire, est-ce que cela va recommencer — entretient ce sentiment d’insécurité intérieure qui use silencieusement.
Il y a aussi des blessures plus discrètes encore : le deuil, parfois multiple. Le deuil d’un proche, bien sûr, mais aussi le deuil d’une maison, d’un quartier, d’une histoire familiale, d’un futur économique. À cela peut s’ajouter la culpabilité du survivant, ou l’impression d’être resté coincé dans la nuit de la catastrophe. Ces vécus ne se règlent ni par la volonté, ni par les injonctions à “être fort”. Ils demandent d’être reconnus, accompagnés, contenus.
Dans l’urgence, la première forme de soin est souvent la dignité. Une catastrophe est une agression contre l’autonomie : on dépend de l’aide des autres, parfois dans une grande vulnérabilité. Ici, la manière de donner compte autant que ce que l’on donne. Écouter sans forcer, respecter le silence, protéger l’intimité des familles, demander simplement “Comment vas-tu ? De quoi as-tu besoin maintenant ? Je suis avec toi.” Ces gestes simples, surtout quand ils sont dits dans la langue du cœur, réparent déjà quelque chose du lien et du sentiment d’abandon.
Le Maroc possède un atout précieux face à ce type d’épreuve : la Twiza, cette solidarité communautaire où le voisin devient un appui. Partager un thé sur une bâche, raconter la nuit de l’inondation, s’entraider pour nettoyer, c’est déjà commencer à “métaboliser” le choc. Mais ce bouclier peut être fragilisé par un autre danger moderne : l’infodémie. Les rumeurs, les vidéos anxiogènes en boucle, l’exposition permanente à la détresse finissent par saturer les esprits et alimenter une angoisse diffuse. Se protéger psychiquement, c’est aussi savoir filtrer l’information.
Un mot enfin pour ceux qui aident : bénévoles, secouristes, professionnels, autorités locales. Absorber la souffrance des autres jour après jour a un coût psychique réel. Le traumatisme secondaire existe. Pour aider durablement, il faut pouvoir se relayer, reconnaître ses limites, accepter de ne pas être inépuisable. On ne peut pas verser d’une coupe vide.
Concrètement, quand les eaux se sont retirées et que le calme apparent revient, certains signaux doivent alerter s’ils persistent au-delà de quelques semaines : reviviscences envahissantes, évitement massif, isolement, insomnies sévères, recours à l’alcool ou aux substances pour “tenir”, idées noires. Dans ces situations, un accompagnement spécialisé n’est pas un luxe, c’est une nécessité de santé.
Reconstruire après une inondation, c’est mener deux chantiers de front : celui des infrastructures et celui des sécurités intérieures. Les pelleteuses peuvent déblayer la boue ; seules la présence humaine, la dignité préservée et un véritable soutien psychologique peuvent déblayer le traumatisme. Sur ce second chantier, nous sommes, d’une manière ou d’une autre, tous des secouristes.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










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