Dans beaucoup de familles marocaines, il y a toujours quelqu’un qui “tient”. Celui ou celle qui continue à travailler, à s’occuper des autres, à faire tourner la maison, parfois même à faire rire. On le voit fonctionner. On le voit assurer. Ce qu’on ne voit pas, c’est l’effort que cela demande. Ce qu’on ne voit pas, c’est la fatigue morale qui s’accumule, les silences qui s’allongent, le corps qui commence à parler à la place des mots.
Dans nos consultations, mais aussi dans la rue, au travail, dans les maisons, cette souffrance discrète est partout. Elle n’a pas toujours de nom. Elle n’a pas toujours de place pour être dite. On la recouvre de conseils rapides, de recettes toutes faites, de bonnes intentions. Et souvent, sans le vouloir, on la laisse s’installer.
C’est pour cela que certaines initiatives culturelles comptent plus qu’on ne l’imagine. Récemment, j’ai vu une pièce de théâtre marocaine, Mayhem, portée par la troupe Tour’Art, mise en scène par Kawtar et Jihane Taha, à Casablanca. Le sujet est difficile. Mais il est traité avec une telle élégance, sous l’angle du rire, qu’on se laisse embarquer dès les premières minutes. Pendant la première demi-heure, on s’attache aux personnages, portés par un jeu d’acteurs remarquable. Il y a de la justesse, de la générosité, une vraie précision dans l’interprétation. On rit, on reconnaît des situations, on se reconnaît parfois soi-même.
La mise en scène est particulièrement réussie : moderne dans sa forme, tout en respectant profondément les codes et les textures de la culture marocaine. Les musiques, les lumières, le rythme du spectacle… tout est pensé avec finesse et cohérence. On sent un vrai travail artistique, une attention au détail, et surtout un respect du public, à qui l’on ne sert ni caricature ni facilité.
Sans rien dévoiler de l’intrigue, on comprend progressivement que la pièce touche à quelque chose de profondément humain et universel : la dépression, la souffrance psychique, et la manière dont elle est perçue — ou mal perçue — par l’entourage, le travail, la famille. On y voit les tentatives de “guérison” par des voies traditionnelles, parfois rassurantes, parfois déroutantes. On y voit aussi le refus d’entendre la difficulté, et surtout la complexité, pour la personne qui souffre, d’oser demander de l’aide.
La représentation de cette souffrance intérieure, notamment à travers des figures sombres évoluant dans une obscurité presque physique, est d’une grande force artistique et symbolique. Elle dit sans expliquer, elle montre sans asséner. Elle laisse au spectateur sa place, son émotion, sa réflexion.
En tant que psychiatre, je vois tous les jours combien la souffrance psychique ne se résume ni à des symptômes, ni à des diagnostics. Elle est faite d’histoires, de contextes, de liens, de silences, de malentendus. Et je vois aussi combien notre société a encore du mal à lui faire une place simple, humaine, non stigmatisante.
C’est pour cela que Mayhem mérite bien plus qu’un simple article. Cette pièce mérite une tournée nationale. Elle mérite d’être soutenue par le ministère de la Culture et de la Santé. Elle mérite un vrai focus. Non pas parce qu’elle apporterait des réponses toutes faites, mais parce qu’elle participe, à sa manière, à construire une culture de la santé mentale dans notre pays. Une culture où l’on peut regarder la fragilité sans honte, où l’on peut en rire parfois, et surtout où l’on peut commencer à en parler autrement.
La troupe a annoncé de nouvelles représentations prévues après le Ramadan. Ce sera l’occasion, pour celles et ceux qui n’ont pas encore vu Mayhem, de découvrir un travail rare, sensible et profondément nécessaire dans le paysage culturel marocain actuel.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










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