Samedi 14 février 2026, un patient est décédé au CHU Mohammed VI d’Agadir après une chute survenue au sein de l’établissement. Selon la mise au point relayée par plusieurs médias, la direction indique qu’une enquête judiciaire a été ouverte, sous la supervision du parquet, afin de déterminer précisément les circonstances.
Depuis, une partie de la presse évoque l’hypothèse d’un suicide et cherche déjà un “déclencheur”. Si l’on veut être utile — et juste — il faut tenir deux idées en même temps : comprendre la vulnérabilité humaine sans fabriquer une causalité simpliste, et regarder en face ce que la sécurité hospitalière doit garantir, a fortiori dans un hôpital neuf.
Dans un précèdent article, Actu-Maroc rapporte la stupeur du personnel, décrivant un patient “en voie de guérison” et « loin de toute idée pré-suicidaire ». Cette réaction est profondément humaine : on associe spontanément le risque suicidaire à une dépression “visible”, à des signaux lisibles, à une trajectoire longue. Or l’OMS rappelle que de nombreux suicides surviennent de façon impulsive, dans un moment de crise, quand la capacité à faire face se désorganise brusquement — sur fond de conflits, de maladie, de douleur ou de stress majeur.
À ce stade, affirmer qu’il existait — ou non — une psychopathologie sous-jacente serait invérifiable : ces éléments relèvent du dossier médical et de l’enquête. Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que l’absence de diagnostic connu ne signifie pas absence de vulnérabilité. Dans les études dites d’“autopsie psychologique”, un trouble mental est fréquent chez les personnes décédées par suicide, mais pas retrouvé dans 100% des cas (environ 71% dans une méta-analyse). Et quand certains récits de presse décrivent une colère intense et un désespoir aigu autour d’une interdiction de fumer, cela n’autorise pas un diagnostic — mais rend plausible l’hypothèse d’une souffrance préexistante non repérée (addiction, trouble de l’humeur, anxiété, désorganisation aiguë…). Par ailleurs, chez une personne dépendante, un manque ou un sevrage nicotinique peut s’accompagner d’irritabilité, d’anxiété et d’une humeur plus dépressive, ce qui peut majorer une crise sans en être, à lui seul, “la cause”.
Mais il existe un troisième angle, décisif en santé publique : l’environnement. La littérature rappelle qu’on ne comprend pas un drame uniquement par la psychologie individuelle ; il faut aussi intégrer les facteurs sociaux, familiaux, l’accès aux soins… et la question très concrète de l’accès, dans un lieu donné, à un moyen de se faire gravement du mal.
Selon Le360 (revue de presse citant Al Akhbar), il s’agirait d’une défenestration depuis une chambre située au troisième étage. Si l’enquête confirme qu’une ouverture (fenêtre, garde-corps, autre point d’accès) permettait une chute, la question dépasse l’émotion : dans un hôpital, la sécurité ne peut pas dépendre uniquement de l’attention des équipes. Ailleurs, des alertes officielles ont été émises après des décès liés aux fenêtres, précisément parce que des dispositifs de limitation d’ouverture peuvent s’avérer insuffisants face au réel (force, détermination, défaut d’entretien). Des documents techniques encadrent également la conception et la maintenance des fenêtres en milieu hospitalier, car le risque “chute” existe et doit être anticipé.
Sans transposer mécaniquement des normes étrangères au Maroc, ces références fixent un standard de bon sens : la sécurité doit être conçue, auditée et testée, y compris face à des moments d’angoisse, de confusion ou de désespoir. Autrement dit : barrières physiques + maintenance + évaluation du risque, pas seulement “vigilance”.
Ce qu’on doit exiger maintenant : des faits, et des barrières.
L’enquête dira ce qui s’est réellement passé. Mais dès aujourd’hui, deux exigences devraient faire consensus :
- De la rigueur dans l’explication : ne pas réduire un drame à une histoire “simple” quand la réalité est multifactorielle.
- De la sécurité systémique dans les lieux de soin : audit des risques de chute, dispositifs adaptés, maintenance documentée, et transparence sur ce qui existe déjà et ce qui doit être corrigé.
Un hôpital soigne des corps, mais il accueille aussi des êtres humains vulnérables. Et la modernité d’un CHU ne se mesure pas seulement à ses plateaux techniques : elle se mesure à sa capacité à protéger — y compris quand l’humain vacille
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










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