Après la polémique, les excuses. Après les excuses, le silence relatif. L’affaire Mezzour révèle moins une simple « petite phrase » qu’un mécanisme plus large : celui d’un espace public où l’indignation circule plus vite que la rectification, et où les algorithmes récompensent davantage le clash que l’utilité.
Je m’en suis rendu compte brutalement il y a quelques jours, en publiant une vidéo à ce sujet. Le résultat a été immédiat : des dizaines de milliers de vues, des partages en masse, et un espace commentaire transformé en zone de projection, de colère, d’accusation et de blessure.
Avec un peu de recul, voici ce que cette séquence nous apprend sur notre époque.
- L’indignation voyage toujours plus vite que la rectification
Les propos du ministre ont déclenché un tollé légitime, largement relayé dans la presse autour de la formule « reste là-bas ». Plusieurs médias ont continué à traiter l’affaire principalement sous l’angle du choc et de l’outrage.
Puis est venue une deuxième séquence, curieusement moins virale et moins commentée. Ryad Mezzour a pris la parole sur le média en ligne The Voice of Morocco. Il y explique que l’extrait diffusé répondait à deux personnes précises dans la salle, qu’il a été sorti de son contexte, et ajoute explicitement : « si ce malentendu a provoqué chez certains un sentiment d’offense, je m’en excuse en toute franchise ».
Le fond du problème est là : dans notre écosystème informationnel, la phrase qui blesse circule plus vite que celle qui nuance. L’incendie se propage ; l’eau qui tente de l’éteindre arrive plus tard, avec moins de relais. Le choc simplifie, la précision ralentit.
- Le naufrage du service après-vente politique
Un vide en communication de crise ne reste jamais vide. Face au silence initial du ministre, l’espace s’est rempli d’interprétations, générant deux excès symétriques.
D’un côté, un cadrage sensationnaliste attisant l’incendie. De l’autre, un service après-vente politique frisant le ridicule. Un récent article, par exemple, tente de justifier la gaffe par une prétendue ambiance « joviale » et s’appuie sur le témoignage d’un cadre du propre parti du ministre, allant jusqu’à qualifier ce dernier de « Lionel Messi du gouvernement ».
Si je m’arrête sur ce détail, c’est parce qu’il illustre un mal profond de notre communication publique : face à une diaspora blessée qui demande du respect, opposer la flagornerie partisane et l’auto-congratulation n’apaise rien. Pire, cela confirme le sentiment d’une élite qui se parle à elle-même.
- Pourquoi l’honnêteté impose d’entendre les excuses
Tenir ces deux vérités ensemble est inconfortable, mais nécessaire. Oui, la phrase initiale était une faute grave. Et oui, la colère de la diaspora était légitime — en particulier celle des ouvriers, chauffeurs, petits commerçants et familles installées loin du pays, qui soutiennent des proches, parfois de très loin, et se sont sentis invisibilisés par un discours semblant s’adresser uniquement à des ingénieurs réclamant des privilèges.
Beaucoup ont d’ailleurs grincé des dents face à la formulation des excuses du ministre : « si ce malentendu a provoqué… ». En clinique, une excuse conditionnelle — ce fameux « si » — est souvent perçue comme une manière de se protéger plutôt que d’assumer pleinement la blessure de l’autre. Je comprends qu’elle ait pu irriter.
Mais ne pas entendre ces excuses, c’est risquer de figer le débat dans la seule indignation. On n’est plus face à un silence, mais face à une tentative tardive de rectification. Entendre cette démarche ne signifie pas blanchir la maladresse. Cela signifie simplement que si nous exigeons de nos responsables publics qu’ils rendent des comptes, nous devons aussi avoir la maturité démocratique d’acter lorsqu’ils le font.
- La taxe d’utilité, et le piège de notre cerveau
Cette séquence m’a mis face à une réalité dérangeante en tant que créateur de contenu : mes vidéos les plus utiles et les plus soignantes sur la santé mentale intéressent souvent moins que celles qui touchent au conflit politique.
C’est ce que j’appelle la taxe d’utilité. Sur les réseaux, ce qui apaise, explique ou répare paie une taxe d’invisibilité. À l’inverse, ce qui oppose ou scandalise est immédiatement récompensé. Cela tient aussi à notre fonctionnement neurobiologique : nous réagissons plus vite à la menace ou à l’injustice symbolique qu’au soin. Les algorithmes n’ont rien inventé ; ils ont simplement industrialisé notre instinct de survie.
Le vrai bilan : quelle norme voulons-nous ?
Le vrai sujet n’est donc plus seulement « Mezzour ». C’est la viabilité de notre espace public. Pouvons-nous encore habiter un espace où l’on reconnaît une blessure tout en acceptant une mise au point ?
La question nous est désormais posée à tous. À nous, créateurs de contenu : sommes-nous prêts à renoncer à la prime du clash ? Aux médias : quand retrouverons-nous la décence de la nuance ? Et à nous tous : que choisissons-nous de rendre viral ? Ce qui nous met le plus vite en colère, ou ce qui nous aide à penser plus juste ?
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre



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