Le Maroc a perdu, avec Aïcha Chenna, bien plus qu’une militante associative. Il a perdu une conscience, une voix courageuse et une femme qui avait fait de la défense des mères célibataires le combat de toute une vie. Des milliers de femmes lui doivent aujourd’hui d’avoir retrouvé leur dignité, un toit, une formation et parfois même l’espoir de reconstruire une existence que la société leur avait refusée.
Fondatrice de l’association Solidarité Féminine, Aïcha Chenna a consacré plusieurs décennies à venir en aide à ces femmes souvent rejetées par leur entourage dès l’annonce d’une grossesse hors mariage. Dans un contexte où les préjugés sociaux demeuraient particulièrement lourds, elle a choisi de se tenir aux côtés des plus vulnérables, quitte à subir les critiques, les attaques et parfois même les menaces de certains courants extrémistes qui contestaient son action.
Son plus grand rêve n’était pourtant ni la reconnaissance nationale ni les distinctions internationales auxquelles elle aurait largement pu prétendre. Elle souhaitait avant tout voir émerger un véritable cadre juridique protégeant les mères célibataires et leurs enfants. Un chantier qui, malgré certaines avancées, demeure encore largement inachevé.
Car derrière les statistiques se cachent des réalités humaines souvent douloureuses. Nombre de ces femmes se retrouvent abandonnées par leur partenaire, rejetées par leur famille et confrontées à d’importantes difficultés économiques. Certaines ont été victimes de manipulation, de violence ou d’abus. D’autres ont simplement commis une erreur de parcours dont elles continuent à payer le prix social pendant de longues années.
La question des mères célibataires reste ainsi l’un des grands défis sociaux auxquels le Maroc est confronté. La réforme du Code de la famille, très attendue, pourrait constituer une occasion historique pour mieux prendre en compte leur situation ainsi que celle de leurs enfants. Car ces derniers sont souvent les premières victimes d’une exclusion dont ils ne portent pourtant aucune responsabilité.
Au-delà des débats juridiques, c’est toute une réflexion sur la solidarité, la protection sociale et les droits fondamentaux qui est aujourd’hui posée. Comment permettre à ces femmes de vivre dignement ? Comment garantir à leurs enfants les mêmes chances que les autres ? Comment lutter contre la stigmatisation qui continue de les poursuivre ?
Mais le débat ne peut se limiter aux seules mères célibataires. Il doit également s’intéresser au sort de leurs enfants, trop souvent oubliés dans les discussions. Ces derniers grandissent parfois avec le poids d’un regard social injuste, confrontés à des difficultés administratives, à l’absence de reconnaissance paternelle ou encore à des obstacles qui peuvent marquer durablement leur parcours. Pourtant, ils ne sont responsables ni des circonstances de leur naissance ni des choix des adultes qui les ont entourés.
Une autre question demeure tout aussi essentielle : celle de la responsabilité des pères. Dans de nombreux cas, les femmes assument seules les conséquences d’une grossesse non désirée alors que les géniteurs disparaissent ou échappent à leurs obligations morales, sociales et financières. Cette inégalité de traitement a toujours été l’un des aspects les plus dénoncés par Aïcha Chenna, qui estimait qu’une société juste ne pouvait faire porter à une seule partie la totalité du fardeau.
Le phénomène, malgré les tabous qui l’entourent encore, est loin d’avoir disparu. Chaque année, de nombreuses femmes se retrouvent dans cette situation, souvent dans la solitude la plus totale. Derrière chaque dossier se cache un drame humain, une histoire familiale brisée, mais aussi un immense besoin d’accompagnement, de protection et d’écoute.
Au-delà de la dimension humaine, il existe également une réalité économique et sociale. L’absence d’encadrement efficace de ces situations entraîne souvent précarité, dépendance, décrochage scolaire pour certains enfants et recours accru aux mécanismes d’assistance sociale. Investir dans la protection des mères célibataires et de leurs enfants ne relève donc pas seulement de la solidarité ; c’est aussi un investissement dans la stabilité sociale du pays.
C’est pourquoi la réforme de la Moudawana est aujourd’hui observée avec beaucoup d’attention. Nombreuses sont les mères célibataires qui espèrent y trouver des réponses concrètes concernant leurs droits, ceux de leurs enfants et les mécanismes de responsabilisation des pères. Beaucoup craignent cependant que leurs préoccupations continuent d’occuper une place secondaire dans les débats.
Des années après le combat mené par Aïcha Chenna, ces questions demeurent plus actuelles que jamais. Et si son absence laisse un vide immense, son héritage rappelle que derrière chaque mère célibataire se trouve avant tout une femme qui aspire simplement au respect, à la protection et à une seconde chance.
Le plus bel hommage que le Maroc pourrait rendre à Aïcha Chenna serait sans doute de transformer enfin son combat en avancées concrètes pour celles qu’elle appelait affectueusement ses « filles ». Car son œuvre ne se résumait pas à offrir un refuge ou une formation professionnelle. Elle portait une ambition plus grande : celle de réconcilier une société avec une partie de ses propres enfants.
Une question demeure alors posée : combien de futures Aïcha Chenna faudra-t-il encore pour accomplir ce que les lois, les institutions et la société n’ont pas encore totalement réussi à faire ? Le jour où les mères célibataires et leurs enfants seront pleinement protégés et respectés, c’est peut-être son plus grand rêve qui se réalisera enfin.
Par Salma Semmar












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