Trois jours après la fin de l’école, la petite phrase tombe : « y’a rien à faire ». Ce que la science nous apprend à en faire — sans tout remplir, et sans tout céder aux écrans.
Troisième jour de vacances. L’école est finie, les cahiers rangés, et déjà, dans le salon, la petite phrase tombe : « ما كاين ما ندير » — y’a rien à faire. Le parent lève les yeux. Sur la table, la tablette attend. Il suffirait de la tendre. Le silence reviendrait.
C’est le réflexe de tout un été. On croit que notre travail de parent, quand vient juillet, consiste à remplir — des colonies, des activités, et des écrans quand il n’y a plus d’idées. Comme si le temps vide était un danger dont il fallait protéger l’enfant. Je voudrais dire l’inverse. Ce vide n’est pas le problème. C’est le nutriment. Et le seul vrai piège de l’été, c’est nous qui le comblons.
Ce que les spécialistes appellent le jeu libre — celui que personne n’organise, qui ne vise aucun résultat — n’est pas du temps perdu entre deux activités utiles. C’est là que se construit ce qu’aucune activité encadrée ne fabrique : savoir s’occuper seul, tolérer la frustration, inventer, se réguler. L’ennui n’est pas l’ennemi de la créativité. Il en est la porte d’entrée. Un enfant qui n’a jamais l’occasion de s’ennuyer n’apprend jamais à habiter son propre esprit.
Le premier piège de l’été, donc, c’est la sur-programmation. Un agenda de vacances aussi plein qu’un agenda d’école ne repose pas l’enfant — il déplace seulement la pression. Laisser un après-midi sans plan n’est pas un manquement. C’est un cadeau.
Le deuxième creux à surveiller n’est pas dans les journées, mais dans les nuits. En été, le rythme se défait vite : on se couche tard, on se lève quand on veut, et en trois semaines l’horloge intérieure a dérivé de plusieurs heures. Les pédiatres sont clairs sur un point : ce n’est pas la rigidité qui protège l’enfant, c’est l’ancrage. Garder un coucher et un lever à peu près stables — à une heure ou deux près, week-ends compris — suffit à tenir le rythme. Sinon, la rentrée se paie en septembre, en réveils douloureux et en humeurs noires. On croit offrir de la liberté ; on prépare un atterrissage brutal.
Le troisième piège est le plus discret, parce qu’il ressemble à une solution. L’été retire la structure qui, pendant l’année, limitait naturellement les écrans. Le vide se creuse — et l’écran s’y engouffre, parce qu’il est fait pour ça : défilement sans fin, lecture automatique, tout est conçu pour qu’on ne s’arrête jamais. La recommandation la plus récente des pédiatres a d’ailleurs changé de cible. On ne compte plus seulement les minutes ; on regarde le contexte : ce que l’enfant regarde, avec qui, et surtout ce que l’écran remplace. Un écran qui prend la place du sommeil, du jeu ou du repas partagé coûte bien plus cher qu’un écran de même durée qui ne remplace rien. La règle la plus simple tient en une phrase : une heure sans écran avant le coucher, et des moments — le repas, la voiture — où personne, pas même le parent, ne regarde son téléphone.
Et puis il y a la chaleur, qui au Maroc n’est pas un détail. Le corps d’un enfant régule moins bien sa température que le nôtre, et un enfant absorbé par son jeu ne sent ni qu’il a trop chaud ni qu’il a soif. Le principe est simple : boire régulièrement sans attendre la soif, des vêtements amples, l’ombre aux heures où le soleil frappe, et rester attentif aux signaux qui doivent alerter — un enfant confus, qui titube, dont la peau brûle, ou qui n’a pas uriné depuis des heures. Ce ne sont pas des précautions de parent anxieux. C’est du bon sens qui sauve des étés.
Reste la question la plus difficile : comment traverser tout ce temps sans le remplir de force ? Ici, la clinique enseigne une chose. Un enfant — et plus encore un ado — à qui l’on impose un programme résiste, non par mauvaise volonté, mais parce que résister est son travail. Ce qui marche n’est pas d’ordonner, c’est d’ouvrir des portes. Demander « on va où — c’est toi qui nous emmènes ? » et le laisser guide d’une sortie. Négocier plutôt qu’imposer : tu ranges, on part à la plage — un échange entre deux personnes, pas un ordre venu d’en haut. Faire de son monde, même celui de ses jeux, une ressource plutôt qu’un problème. La règle tient en cinq mots : valider d’abord, proposer ensuite. Un enfant qui se sent jugé se ferme. Un enfant qui se sent vu devient disponible.
Car au fond, l’été ne nous demande pas de devenir animateurs. Il nous demande quelque chose de plus rare : accepter que nos enfants s’ennuient un peu devant nous, sans nous précipiter pour combler le silence. Ce que nous leur offrons alors n’est pas une activité de plus. C’est la permission d’habiter leur propre temps — et de découvrir qu’ils savent s’y tenir compagnie.
Par Dr. Wadih Rhondali – Psychiatre












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