Le drame de Ceuta ne s’est pas arrêté lorsque les milliers de candidats à l’émigration clandestine ont rebroussé chemin vers le Maroc. Pour beaucoup, le véritable combat ne fait que commencer. Derrière les images de jeunes franchissant les vagues ou escaladant des brise-lames se cache une réalité beaucoup moins visible : celle des séquelles psychologiques laissées par une expérience qui a bouleversé des milliers de vies.
Dans la nuit du 30 au 31 juillet, des dizaines de milliers de personnes ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole de Ceuta. Plusieurs dizaines ont perdu la vie, tandis que la majorité des survivants sont revenus au Maroc quelques heures ou quelques jours plus tard. Pourtant, ce retour n’a pas mis fin à leur épreuve.
Contrairement à ce que beaucoup imaginent, cette mobilisation n’est pas née spontanément. Les premiers déplacements vers Fnideq avaient commencé plusieurs semaines auparavant. Peu à peu, les réseaux sociaux se sont transformés en véritables outils d’organisation : itinéraires, horaires, points de rendez-vous, recommandations pour la traversée, jusqu’aux consignes invitant les personnes ne sachant pas nager à se munir d’une bouée. Une logistique minutieuse s’était progressivement substituée aux simples messages d’espoir.
Beaucoup de ceux qui ont pris la route n’étaient ni des habitués de l’émigration clandestine ni des personnes ayant préparé leur départ pendant des mois. Certains avaient pris leur décision en quelques jours, convaincus par des vidéos ou des messages affirmant que la frontière était exceptionnellement ouverte et qu’un simple passage à la nage permettrait d’entrer librement en Espagne. Cette information était fausse.
La traversée restera gravée dans leur mémoire. L’obscurité, la mer, les courants, les cris, les noyades, les mouvements de foule sur les brise-lames et la peur permanente de mourir constituent autant d’expériences susceptibles de laisser une empreinte durable. Beaucoup ont vu disparaître des personnes à quelques mètres d’eux. D’autres ont dû lutter pour leur propre survie dans une cohue où chacun cherchait à sauver sa vie.
Le plus difficile est parfois venu après. Les survivants ont découvert une réalité très éloignée de celle qui leur avait été promise. Beaucoup racontent avoir dormi dehors, souffert de la faim, été rejetés ou humiliés avant d’être reconduits vers le Maroc. Cette désillusion constitue souvent un second choc psychologique.
Pour le psychiatre Dr Wadih Rhondali, il convient toutefois d’éviter toute dramatisation excessive. Les réactions observées dans les jours suivant un tel événement sont, dans leur immense majorité, normales. Difficultés de sommeil, images qui reviennent sans cesse, irritabilité, difficultés de concentration ou sentiment d’irréalité correspondent aux réactions habituelles de l’organisme après une exposition à un danger extrême. Chez la plupart des personnes, ces manifestations s’estompent progressivement sans traitement particulier.
Certaines situations nécessitent cependant une vigilance accrue. La littérature scientifique identifie plusieurs facteurs susceptibles de favoriser l’installation d’un véritable traumatisme : avoir vu mourir quelqu’un sous ses yeux, avoir perdu le contrôle de son corps dans une bousculade, éprouver un profond sentiment de honte ou revenir exactement aux mêmes conditions de vie qui avaient motivé le départ. Chez certains, le projet migratoire demeure intact, rendant encore plus difficile la reconstruction psychologique.
L’une des caractéristiques les plus singulières de cette tragédie réside dans la manipulation dont auraient été victimes les candidats au départ. Ils ont cru une information fausse diffusée à grande échelle pendant plusieurs semaines. Or les recherches montrent qu’un événement provoqué délibérément par des êtres humains laisse souvent davantage de séquelles psychologiques qu’une catastrophe naturelle. Ici, une difficulté supplémentaire apparaît : les auteurs de cette manipulation demeurent inconnus. Sans responsable clairement identifié, la colère risque de se retourner contre soi-même et de se transformer en culpabilité.
Le retour constitue une étape particulièrement délicate pour les familles. Chez les adultes partis avec leurs enfants, la culpabilité peut se traduire par une irritabilité inhabituelle, un retrait ou, au contraire, une surveillance excessive des plus jeunes. Les enfants, eux, expriment rarement leur souffrance par des mots. Ils peuvent redevenir plus dépendants, refuser d’aller à l’école, présenter des douleurs physiques sans cause médicale ou retrouver certains comportements qu’ils avaient abandonnés. Les adolescents manifestent plus souvent leur mal-être par un changement brutal de comportement, une déscolarisation, des conduites à risque ou un repli sur eux-mêmes.
Le rôle de l’entourage devient alors essentiel. Il ne s’agit pas de juger ni de reprocher, mais d’écouter. Le Dr Rhondali rappelle qu’une simple présence bienveillante constitue déjà un facteur protecteur reconnu. Les proches ne doivent pas attendre que la personne demande de l’aide. Beaucoup minimisent ce qu’ils ressentent ou préfèrent en rire pour masquer leur souffrance. Une question comme « Qu’est-ce que tu as vu ? » ouvre souvent davantage le dialogue que le traditionnel « Comment vas-tu ? ».
Lorsque les cauchemars persistent, que les souvenirs envahissants deviennent quotidiens, que l’isolement s’installe ou que la souffrance empêche de reprendre une vie normale, une consultation médicale ou psychiatrique devient nécessaire. Toute expression d’un profond désespoir ou d’une perte de sens de la vie impose une prise en charge immédiate.
L’idée la plus forte de cette analyse est sans doute celle qui renverse le regard porté sur ces jeunes : ils n’ont pas été naïfs ; ils ont été la cible d’une campagne de manipulation. Des dizaines de milliers de personnes ont cru simultanément la même information, répétée sur plusieurs plateformes durant plusieurs semaines. Comprendre cette réalité ne fait pas disparaître les blessures, mais permet de déplacer le sentiment de honte et de culpabilité, première étape indispensable vers la reconstruction.
Au-delà du drame humain et de ses conséquences politiques, l’épisode de Ceuta rappelle ainsi qu’une crise migratoire ne se mesure pas uniquement au nombre de victimes ou de personnes secourues. Elle laisse aussi derrière elle des blessures invisibles, souvent silencieuses, qui continueront longtemps à marquer les survivants, leurs familles et toute une génération confrontée à la désillusion.
Par Dr Wadih Rhondali- Psychiatre












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