Il fut un temps où, pour beaucoup de Marocains, l’Espagne était d’abord le voisin familier. Celui que l’on rejoint en quelques kilomètres, celui des vacances en Andalousie, des week-ends à Malaga, Marbella ou Madrid, des études, du commerce et, pour des centaines de milliers de familles, d’une immigration devenue au fil des décennies une composante naturelle des relations entre les deux pays.
Cette proximité n’a pas disparu. Mais quelque chose est incontestablement en train de changer dans le regard qu’une partie de la société espagnole porte sur l’étranger, et particulièrement sur l’immigré marocain et musulman.
Alors faut-il aller jusqu’à poser la question qui dérange : l’Espagne est-elle devenue raciste ?
La réponse mérite davantage qu’un slogan. Non, on ne saurait enfermer toute une société dans cette accusation. L’Espagne demeure un pays démocratique, profondément divers, où des millions de citoyens refusent la xénophobie et où le gouvernement lui-même continue de défendre une politique migratoire beaucoup plus ouverte que celle de plusieurs de ses partenaires européens.
Mais il serait tout aussi imprudent de fermer les yeux sur la multiplication des signaux d’alerte.
L’immigration devenue une bataille politique
L’immigré est progressivement devenu l’un des personnages centraux du débat politique espagnol. Et lorsque les campagnes électorales s’en mêlent, les nuances disparaissent vite.
Une enquête de 40dB publiée en mai 2026 indiquait ainsi que 60 % des citoyens de nationalité espagnole interrogés considéraient qu’il y avait trop d’immigrés dans le pays. Plus révélateur encore, 44 % estimaient que les aides publiques devraient être accordées prioritairement aux Espagnols, contre 32 % favorables à l’égalité de traitement.
Le débat autour de la régularisation extraordinaire des étrangers sans papiers illustre parfaitement cette fracture. Seulement 37,6 % des personnes interrogées dans cette même enquête y étaient favorables, tandis que 33 % la jugeaient négativement ou très négativement. Plus de la moitié craignaient également des conséquences sur la santé publique ou le logement.
Mais l’un des chiffres les plus intéressants concerne précisément les idées reçues : 40 % des sondés pensaient, à tort, que la régularisation entraînerait l’obtention de la nationalité espagnole.
Autrement dit, la peur précède parfois la connaissance du dossier.
Le Marocain, bouc émissaire idéal ?
Dans ce climat, les Marocains occupent une position particulièrement inconfortable.
Ils sont proches géographiquement mais différents culturellement et religieusement. Ils constituent une immigration ancienne et visible. Et surtout, le Maroc lui-même occupe une place considérable dans le débat politique espagnol : immigration, Ceuta et Melilla, Sahara, coopération sécuritaire, pêche, agriculture ou relations diplomatiques avec Rabat.
Le Marocain devient ainsi, dans certains discours politiques, beaucoup plus qu’un immigré : il est parfois présenté comme le symbole de toutes les inquiétudes identitaires espagnoles.
C’est précisément là que le danger commence.
Car lorsque les difficultés de logement, la pression sur les services publics, l’insécurité ou le chômage sont systématiquement associés à l’immigration, la frontière devient extrêmement mince entre critique d’une politique migratoire et stigmatisation d’une population.
Et les musulmans sont particulièrement exposés à cette mécanique. Le Conseil espagnol pour l’élimination de la discrimination raciale ou ethnique a d’ailleurs publié des recommandations spécifiques contre la discrimination envers les musulmans et l’islamophobie, reconnaissant explicitement le lien entre celle-ci, le racisme et la discrimination raciale.
Les chiffres officiels confirment le malaise
Le phénomène ne relève plus seulement d’un sentiment.
Une étude publiée par le ministère espagnol de l’Égalité montre que la proportion de personnes interrogées appartenant à des groupes potentiellement victimes de discrimination et déclarant s’être senties discriminées en raison de leur origine raciale ou ethnique est passée de 31 % en 2020 à 33 % en 2024.
En 2024, le service d’assistance du Conseil pour l’élimination de la discrimination raciale ou ethnique avait traité 2 913 cas de discrimination concernant 3 629 victimes.
En 2025, le même organisme a encore pris en charge 2 703 cas concernant 3 280 personnes.
Ce ne sont évidemment pas des chiffres permettant d’accuser 50 millions d’Espagnols de racisme. Ils constituent en revanche un thermomètre suffisamment sérieux pour ne pas être ignoré.
Le paradoxe économique espagnol
Le paradoxe devient encore plus saisissant lorsqu’on regarde l’économie.
Pendant qu’une partie de l’opinion considère les immigrés comme une menace pour l’emploi ou les services publics, l’Espagne a précisément besoin d’eux pour compenser son vieillissement démographique.
Le gouvernement espagnol estime qu’environ 2,4 millions de cotisants supplémentaires seront nécessaires au cours de la prochaine décennie pour contribuer à soutenir l’État-providence. L’immigration a par ailleurs largement participé à l’expansion récente de l’économie espagnole.
C’est d’ailleurs l’un des arguments avancés par le gouvernement de Pedro Sánchez pour défendre la régularisation extraordinaire pouvant concerner plusieurs centaines de milliers de personnes : davantage de travailleurs déclarés signifie davantage de cotisations, davantage de recettes fiscales et moins d’économie informelle.
L’immigré se retrouve ainsi dans une situation presque absurde : nécessaire à l’économie, mais de plus en plus contesté dans le débat politique.
PP-Vox : l’inquiétude des Marocains
C’est dans ce contexte que la progression électorale de la droite et surtout de Vox est observée avec inquiétude par une partie de la communauté marocaine.
Le durcissement du discours sur l’immigration ne se limite plus aux formations situées aux marges du système politique. Il influence désormais l’ensemble du débat public, obligeant les partis traditionnels à se positionner sur la sécurité, les frontières, les régularisations et la fameuse « priorité nationale ».
L’enquête de mai 2026 plaçait le PP à 31,3 % des intentions de vote et Vox à 17,9 %, soit près de la moitié des suffrages à eux deux dans cette photographie ponctuelle de l’opinion.
Cela ne signifie évidemment pas que leurs électeurs seraient racistes. Mais cela confirme que les questions migratoires et identitaires occupent désormais une place considérable dans la compétition politique espagnole.
Et pour les Marocains installés depuis parfois vingt, trente ou quarante ans en Espagne, la question devient très personnelle : seront-ils encore considérés demain comme des citoyens, des voisins et des travailleurs, ou constamment ramenés à leurs origines ?
Les Latino-Américains mieux acceptés ?
Une autre perception mérite également d’être examinée : celle d’une immigration latino-américaine considérée comme culturellement plus proche de l’Espagne que l’immigration maghrébine.
Langue, religion majoritaire, histoire et proximité culturelle facilitent incontestablement certaines formes d’intégration. L’immigration marocaine, elle, cumule plusieurs marqueurs susceptibles d’alimenter les discours identitaires : origine nord-africaine, islam, proximité géographique et poids permanent du Maroc dans l’actualité politique espagnole.
Le risque est alors celui d’une immigration à deux vitesses : celle que l’on considère comme facilement assimilable et celle dont on soupçonne constamment l’intégration.
Rabat et Madrid doivent aussi mesurer le danger
La question dépasse désormais les frontières espagnoles.
Avec une importante communauté marocaine installée en Espagne et des échanges humains considérables entre les deux rives du détroit, toute progression durable de la marocophobie ou de l’islamophobie pourrait finir par peser sur les relations entre Rabat et Madrid.
Les deux pays ont pourtant beaucoup trop d’intérêts communs pour laisser les passions électorales détériorer ce qui a été construit : commerce, investissements, sécurité, lutte contre l’immigration clandestine, coopération antiterroriste, tourisme et échanges humains.
L’Espagne reste d’ailleurs l’une des destinations étrangères favorites des Marocains, particulièrement pendant l’été. Voilà tout le paradoxe : alors qu’une partie des Marocains continue de regarder l’Espagne avec affection et d’y dépenser son argent pendant les vacances, une partie du discours politique espagnol regarde désormais le Marocain avec méfiance.
L’Espagne face à elle-même
Alors, l’Espagne est-elle devenue raciste ?
Probablement pas si l’on parle de l’Espagne tout entière. Une société ne peut être réduite aux discours de ses extrêmes, et l’État espagnol dispose d’institutions chargées précisément de combattre le racisme, la xénophobie et l’islamophobie. Le gouvernement espagnol a lui-même officiellement réaffirmé son engagement contre ces discriminations.
Mais l’Espagne est incontestablement confrontée à une poussée préoccupante de défiance envers l’immigration et à une banalisation de certains discours autrefois considérés comme extrêmes.
C’est peut-être cela, finalement, qui doit inquiéter le plus.
Le racisme ne commence pas nécessairement par une porte fermée ou une agression. Il commence souvent lorsque l’on accepte progressivement de désigner une communauté comme responsable de problèmes dont les causes sont infiniment plus complexes.
Aujourd’hui les immigrés. Parmi eux, souvent les Marocains et les musulmans.
Demain, qui ?
L’Espagne, pays dont l’histoire est profondément liée à celle du Maroc et du monde arabo-musulman, doit donc choisir l’image qu’elle souhaite donner d’elle-même : celle d’une nation méditerranéenne moderne, ouverte et consciente de sa diversité, ou celle d’un pays qui, sous la pression électorale et la peur du lendemain, finirait par chercher chez son voisin et chez l’étranger le responsable de ses propres inquiétudes.
Et pour les Marocains qui aiment l’Espagne, y vivent, y travaillent, y investissent ou y passent simplement leurs vacances, cette réponse n’a désormais plus rien de théorique.
Par Salma Semmar



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