Les événements de Ceuta auront laissé des images que le Maroc n’est pas près d’oublier. D’abord celles de dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles de très nombreux jeunes et mineurs, prenant d’assaut la frontière avec l’enclave espagnole dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Puis celles, quelques heures ou quelques jours plus tard, d’une grande partie d’entre eux faisant le chemin inverse, le rêve européen brutalement interrompu.
Mais derrière le choc migratoire et les interrogations sécuritaires apparaît désormais un phénomène autrement plus profond : le pessimisme gagne une partie de la jeunesse marocaine.
Après la double désillusion de voir des marées de jeunes quitter le Maroc puis, pour beaucoup, revenir au pays abattus, un phénomène de solidarité et de compréhension s’est spontanément installé à leur égard, particulièrement parmi ceux de leur génération.
La force des images et des récits relatant cette expérience, pourtant vouée à l’échec et extrêmement dangereuse dès le départ, a produit un effet considérable. Les réseaux sociaux en ont été inondés, créant un malaise dans une partie de la société. Beaucoup de jeunes se sont identifiés aux candidats à l’immigration clandestine et ont instinctivement pris fait et cause pour eux, moins pour approuver leur méthode que pour dire comprendre leur désespoir.
C’est probablement là que réside le signal le plus préoccupant.
Ceuta, révélateur plutôt que cause
Car Ceuta n’a probablement rien créé. Ceuta a révélé.
Les chiffres officiels donnent d’ailleurs une profondeur particulière au phénomène. Selon les données présentées cette année par le Haut-Commissariat au Plan, environ un jeune Marocain sur trois âgé de 15 à 29 ans se trouve dans la catégorie des NEET, c’est-à-dire ni en emploi, ni en études, ni en formation. Derrière cette statistique froide se cachent des centaines de milliers de parcours suspendus, des attentes interminables et, pour certains, le sentiment de ne plus trouver leur place.
Le fossé apparaît également entre les générations.
Parmi une partie de la population adulte, le ton demeure majoritairement à la réprobation. Beaucoup reprochent aux candidats au départ d’avoir donné une piètre image du pays au moment même où celui-ci s’efforce de l’embellir à coups d’infrastructures, d’investissements, de grands projets, d’événements internationaux et d’initiatives ambitieuses.
Mais chez les plus jeunes, la lecture est souvent différente. La compréhension et la compassion prennent parfois le dessus. Certains estiment qu’il ne reste plus que la fuite vers l’Europe pour sortir du néant dans lequel ces « damnés sur terre marocaine » disent être plongés, sans perspective d’un futur acceptable et vivable.
Et c’est précisément cette fracture de perception qui devrait interpeller.
Quand même les jeunes favorisés doutent
Le phénomène serait moins inquiétant s’il concernait uniquement les populations les plus défavorisées. Or le pessimisme semble également gagner des jeunes issus de catégories sociales relativement aisées, pourtant préservés des privations quotidiennes vécues par les plus démunis.
Chez eux, le désir de partir ne relève pas nécessairement de la pauvreté. Il peut traduire une recherche d’opportunités professionnelles, de reconnaissance, d’autonomie, de mobilité sociale ou tout simplement la conviction que leur avenir sera meilleur ailleurs.
C’est une différence fondamentale. Lorsque l’émigration devient un projet partagé aussi bien par celui qui n’a rien que par celui qui dispose déjà d’un certain confort, le problème dépasse la seule question économique. Il touche à la confiance.
Or un pays peut construire des routes, des ports, des stades, attirer des investisseurs et afficher des ambitions internationales considérables ; si une partie importante de sa jeunesse ne parvient pas à se projeter dans cette dynamique, le décalage finit nécessairement par devenir politique et social.
Les réseaux sociaux comme caisse de résonance
À cette frustration s’ajoute la puissance des réseaux sociaux. TikTok, Instagram, Facebook et les messageries instantanées ne se contentent plus de raconter l’ailleurs : ils le mettent en scène en permanence.
L’Europe y apparaît souvent sous son visage le plus séduisant, débarrassée des difficultés de l’immigration, du coût de la vie, de la précarité, de la solitude ou des discriminations. À l’inverse, chaque injustice, chaque échec ou chaque humiliation vécue au Maroc peut être filmé, commenté et partagé des milliers de fois.
Les événements de Ceuta ont montré jusqu’où cette mécanique pouvait aller lorsqu’un récit collectif, une rumeur ou l’espoir d’une frontière momentanément accessible rencontre une population déjà disposée à y croire.
Le problème n’est donc plus seulement d’empêcher physiquement les jeunes de franchir une frontière. Il consiste surtout à comprendre pourquoi autant d’entre eux sont prêts à croire qu’au-delà de cette frontière commence nécessairement une vie meilleure.
Le danger d’une résignation collective
Ce sombre climat n’est pas près de se dissiper. Il continue d’alimenter les échanges sur les réseaux sociaux et les discussions entre jeunes cédant au pessimisme, y compris parmi les couches aisées, préservées du quotidien placé sous le signe des privations chez les démunis et les laissés-pour-compte du développement.
Le véritable danger serait désormais de banaliser ce sentiment.
Car entre vouloir partir légalement pour étudier, travailler ou découvrir le monde et considérer que la fuite clandestine constitue l’unique porte de sortie, il existe un gouffre.
Ceuta devrait donc provoquer autre chose qu’une réponse sécuritaire ou une polémique passagère. L’épisode impose une interrogation nationale sur l’emploi des jeunes, la formation, l’école, l’égalité des chances, la mobilité sociale, les loisirs, la participation à la vie publique et, surtout, la capacité à redonner une perspective à ceux qui n’en voient plus.
Empêcher un jeune de franchir une frontière est une chose. Lui donner suffisamment de raisons de ne plus vouloir la franchir au péril de sa vie en est une autre.
C’est peut-être, après Ceuta, le véritable défi qui attend le Maroc.
Par Salma Semmar












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