À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre, la politique marocaine est entrée dans cette période particulière où les ralliements, les changements de couleurs et les recrutements de personnalités semblent parfois prendre le pas sur le débat d’idées et les programmes.
Le transfert le plus spectaculaire porte incontestablement un nom : Fouzi Lekjaa.
En rejoignant le PAM et son Bureau politique, le ministre et patron du football marocain devient, presque du jour au lendemain, l’une des principales cartes électorales d’une formation qui ne cache plus son ambition de terminer en tête du scrutin et, pourquoi pas, de conduire le prochain gouvernement.
Le pari est habile. Lekjaa possède une notoriété exceptionnelle, une réputation de gestionnaire efficace et une proximité avec les grands dossiers de l’État. Ses déplacements dans le Souss, fief politique d’Aziz Akhannouch, montrent également que son recrutement n’a rien de décoratif. Le PAM l’envoie directement sur le terrain de son principal concurrent pour tenter de bousculer un rapport de forces installé depuis des années.
Mais derrière cette opération politique parfaitement orchestrée se pose une question beaucoup plus embarrassante : est-ce vraiment cela qu’attendent aujourd’hui les Marocains ?
Car pendant que les états-majors déplacent leurs pièces sur l’échiquier, les événements dramatiques de Ceuta viennent rappeler qu’une partie de la jeunesse ne regarde même plus vers Rabat, mais vers l’autre côté de la frontière.
Voir des jeunes, et parfois des mineurs, risquer leur vie pour quelques kilomètres les séparant de l’Europe constitue probablement le plus terrible sondage d’opinion de cette période préélectorale. Ils ne réclament ni changement de parti ni nouvelle tête d’affiche. Leur geste, aussi dangereux soit-il, exprime surtout une rupture : celle de jeunes qui ne croient plus suffisamment aux possibilités que leur offre leur propre pays pour imaginer y construire leur avenir.
C’est ici que le contraste devient politiquement cruel.
Une majorité qui devra faire campagne contre elle-même
RNI, PAM et Istiqlal gouvernent ensemble depuis cinq ans. Dans quelques semaines, ils devront pourtant se présenter séparément devant les électeurs, chacun promettant de faire mieux que les deux autres.
Le RNI défendra son bilan. Le PAM cherchera à s’en démarquer alors qu’il en est lui-même comptable. L’Istiqlal devra accomplir le même exercice d’équilibriste.
C’est probablement l’un des grands paradoxes du scrutin du 23 septembre : comment incarner l’alternance lorsque l’on appartient soi-même à la majorité sortante ?
Le PAM pourra changer ses visages, recruter des personnalités et promettre une nouvelle méthode, mais il lui sera difficile d’effacer cinq années de responsabilité gouvernementale partagée. Les électeurs seront donc en droit de demander ce que le parti aurait fait différemment s’il disposait demain de la direction de l’Exécutif.
Et surtout pourquoi il ne l’a pas déjà proposé ou imposé lorsqu’il participait au gouvernement.
Lekjaa, force électorale ou pari risqué ?
C’est précisément ici que le cas Lekjaa devient passionnant.
Son expérience de gestionnaire et sa réussite dans plusieurs responsabilités constituent incontestablement des atouts. Il bénéficie surtout d’un avantage rare : son image s’est construite largement en dehors des querelles partisanes traditionnelles, notamment grâce aux succès du football marocain.
Mais la politique peut être une machine à fabriquer de la popularité comme à la détruire.
Le PAM espère évidemment récupérer une partie du capital de confiance dont bénéficie Lekjaa. Mais l’inverse est également possible : Lekjaa pourrait finir par hériter du discrédit dont souffre une partie de la classe politique.
Passer du rôle de décideur et de gestionnaire à celui de candidat signifie désormais devoir défendre un parti, répondre de son bilan, affronter les critiques et expliquer aux électeurs pourquoi son arrivée changerait ce que d’autres responsables politiques n’ont pas réussi à changer.
Sa véritable épreuve commence donc maintenant.
Deux Maroc qui doivent se retrouver
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que le Maroc connaît simultanément des transformations considérables.
Routes, ports, lignes ferroviaires, investissements industriels, grands équipements, diplomatie, football, préparation de la Coupe du monde 2030 : le Royaume projette à l’extérieur l’image d’un pays qui accélère et nourrit des ambitions légitimes.
Mais une partie de sa jeunesse semble ne pas se reconnaître suffisamment dans cette réussite.
C’est peut-être là que réside la fracture la plus dangereuse : celle entre le Maroc qui avance et celui qui attend.
Le premier construit, investit et se projette vers 2030. Le second cherche un emploi, attend une amélioration de l’école, de la santé, du logement, de l’égalité des chances et de l’ascenseur social.
Il serait injuste de nier les progrès du premier pour décrire les frustrations du second. Mais il serait tout aussi dangereux de considérer que les performances macroéconomiques, les infrastructures ou les exploits sportifs suffisent automatiquement à améliorer la perception du quotidien.
Et Lekjaa se retrouve, presque symboliquement, au croisement de ces deux Maroc.
L’homme qui incarne une partie de la réussite spectaculaire du football national entre aujourd’hui dans l’arène politique au moment même où une partie de la jeunesse demande que cette efficacité soit également visible dans son quotidien.
Ceuta, beaucoup plus qu’une crise migratoire
C’est pourquoi les événements de Ceuta devraient être lus autrement que sous le seul prisme sécuritaire.
Empêcher les franchissements clandestins est évidemment une nécessité. Mais une frontière mieux surveillée ne répondra jamais à la question essentielle : pourquoi autant de jeunes sont-ils disposés à la franchir au péril de leur vie ?
Ceuta n’a probablement pas créé ce malaise. Ceuta l’a rendu visible.
Les images de ces jeunes candidats au départ ont fonctionné comme un miroir brutal d’un pessimisme déjà présent. Elles racontent une perte de confiance que les partis politiques auraient tort de réduire à une simple question d’immigration clandestine.
Car derrière celui qui veut partir se trouve parfois celui qui ne vote plus.
Et derrière celui qui ne vote plus se trouve souvent celui qui ne croit plus que la politique puisse réellement modifier son existence.
Le quatrième adversaire du 23 septembre
C’est pourquoi le véritable adversaire du RNI, du PAM et de l’Istiqlal pourrait ne figurer sur aucun bulletin de vote.
Il s’appelle abstention, désillusion et défiance.
Les partis peuvent remplir les salles, recruter des notables, déplacer des personnalités et construire les meilleures alliances électorales. Tout cela restera insuffisant s’ils ne parviennent pas à convaincre une nouvelle génération que son bulletin de vote possède davantage de pouvoir sur son avenir qu’un passage clandestin vers Ceuta.
Voilà probablement le véritable enjeu du 23 septembre.
Le scrutin ne devrait donc pas être seulement un concours entre Akhannouch, Lekjaa et les autres figures du moment. Il devrait répondre à une question beaucoup plus profonde : la politique marocaine est-elle encore capable de fabriquer de l’espoir ?
Le renouvellement ne consistera pas uniquement à remplacer un ministre par un autre, à changer les couleurs d’une circonscription ou à recruter une personnalité populaire. Il devra également concerner les méthodes, les candidats, la proximité avec les citoyens, la reddition des comptes et surtout la capacité à produire des résultats perceptibles dans la vie quotidienne.
Lekjaa peut aider le PAM à gagner des circonscriptions. Il peut même contribuer à bouleverser le rapport de forces du 23 septembre.
Mais le véritable match est ailleurs.
Il opposera une classe politique qui demandera une nouvelle fois aux Marocains de croire en ses promesses à une partie de la société qui ne croit déjà plus suffisamment en elles.
Car lorsqu’une jeunesse préfère regarder vers l’Europe plutôt que vers les urnes, le problème n’est plus seulement électoral. Il devient national.
Par Mounir Ghazali












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