Le constat royal avait le mérite de ne laisser aucune place à l’ambiguïté : « il n’y a de place, ni aujourd’hui, ni demain pour un Maroc avançant à deux vitesses ».
Prononcée lors du discours du Trône du 29 juillet 2025, cette phrase devrait être affichée dans tous les états-majors politiques à l’approche des élections législatives du 23 septembre. Car elle résume probablement mieux que de longs programmes l’un des défis majeurs du prochain gouvernement.
Le Maroc avance. Mais tous les Marocains avancent-ils avec lui ?
C’est là toute la question.
D’un côté, il y a le Maroc des grands chantiers, des infrastructures modernes, des investissements industriels, du TGV, des nouveaux aéroports, de la transformation numérique et des préparatifs de 2030.
De l’autre subsiste celui des territoires enclavés, des services publics insuffisants, du chômage, de la précarité et des jeunes qui attendent parfois désespérément qu’une opportunité arrive jusqu’à eux.
Ce contraste n’efface en rien les progrès réalisés. La pauvreté multidimensionnelle est ainsi passée de 11,9 % en 2014 à 6,8 % en 2024 et le Maroc a rejoint la catégorie des pays à développement humain élevé. Mais le discours royal lui-même a souligné que certaines zones, notamment rurales, souffrent toujours de pauvreté, de précarité et d’un déficit d’équipements essentiels.
Voilà précisément ce qu’est le Maroc à deux vitesses : non pas un pays qui n’avance pas, mais un pays dont les progrès n’arrivent pas partout au même moment et avec la même intensité.
Chacun choisit la vitesse qui l’arrange
À écouter les partis depuis le début de la précampagne, une curieuse impression se dégage pourtant : chacun semble avoir choisi son Maroc.
Pour la majorité, le compteur affiche surtout les réalisations : investissements, protection sociale, infrastructures, réformes, attractivité économique et grands projets.
Pour l’opposition, l’aiguille pointe presque exclusivement vers le pouvoir d’achat, le chômage, les difficultés de l’école et de la santé, les inégalités et les frustrations sociales.
Les uns photographient le Maroc qui réussit ; les autres celui qui peine. Et chacun voudrait faire croire que sa photographie montre tout le pays.
C’est trop facile.
La majorité ne peut pas effacer les difficultés derrière les grands chantiers. L’opposition ne peut pas davantage faire comme si rien n’avait changé au Maroc.
Les deux réalités existent simultanément.
La vraie politique commence précisément lorsqu’on cesse de choisir celle qui nous arrange.
Un jeune sur trois hors des radars
Les chiffres devraient ramener les partis à cette réalité.
Selon le HCP, environ un jeune Marocain âgé de 15 à 29 ans sur trois se trouve dans la catégorie des NEET : ni emploi, ni études, ni formation.
Un jeune sur trois.
Derrière cette statistique se trouve peut-être l’une des manifestations les plus inquiétantes du Maroc de la deuxième vitesse.
Car un pays peut construire les plus belles infrastructures ; si une partie importante de sa jeunesse reste à quai, quelque chose ne fonctionne pas.
La question n’est donc plus seulement : combien le Maroc investit-il ?
Elle devient : où investit-il, pour qui et avec quels résultats dans la vie quotidienne ?
Maintenant, dites-nous comment
C’est ici que les partis politiques sont attendus.
Dire qu’il faut réduire les disparités territoriales est facile.
Dire qu’il faut créer des emplois également.
Promettre une meilleure école, davantage de médecins, des logements accessibles et une amélioration du pouvoir d’achat ne coûte encore rien.
Mais comment ?
Comment faire en sorte qu’un investissement implanté dans une province profite prioritairement à sa population ?
Comment attirer entreprises, médecins et enseignants dans les territoires les moins favorisés ?
Comment connecter réellement formation professionnelle et besoins des entreprises locales ?
Comment soutenir les petites entreprises capables de créer des emplois là où vivent les jeunes ?
Pourquoi ne pas fixer des objectifs région par région et publier chaque année les résultats : emplois créés, délais d’accès aux soins, décrochage scolaire, investissements réalisés, entreprises installées ?
Et surtout : combien cela coûtera-t-il, qui paiera et dans combien de temps les citoyens devront-ils constater une amélioration ?
Voilà ce que les électeurs devraient trouver dans les programmes.
Pas seulement des promesses.
Des chiffres. Des échéances. Des responsabilités. Et, cinq ans plus tard, des comptes à rendre.
2030 ne doit pas créer une troisième vitesse
Cette exigence devient encore plus urgente à mesure que 2030 approche.
Le Maroc va accélérer : infrastructures, transports, tourisme, industrie, numérique, services, investissements et grands événements internationaux vont profondément transformer certaines villes et régions.
C’est une formidable opportunité.
Mais aussi un risque.
Car si les territoires déjà les plus dynamiques captent l’essentiel de cette accélération, pendant que d’autres continuent de réclamer routes, médecins, écoles, emplois ou transports, le Maroc à deux vitesses pourrait paradoxalement devenir un Maroc à trois vitesses.
Ce serait précisément l’inverse de l’ambition recherchée.
Faire avancer le pays au même rythme ne signifie évidemment pas ralentir Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech.
Cela signifie accélérer beaucoup plus fortement là où le retard est le plus important.
Le développement territorial intégré voulu par le Roi va justement dans cette direction : partir des réalités locales plutôt que reproduire partout les mêmes recettes.
Encore faut-il désormais transformer l’orientation en résultats.
Le 23 septembre, une question simple
C’est finalement là que devrait commencer la véritable campagne électorale.
Les Marocains connaissent leurs difficultés. Ils les vivent.
Ils savent également reconnaître ce qui a été réalisé.
Ce qu’ils veulent maintenant comprendre, c’est comment les candidats qui sollicitent leurs voix comptent rapprocher ces deux Maroc.
Avec quels projets ?
Quel argent ?
Quels délais ?
Quels emplois ?
Quels résultats mesurables ?
Et qui assumera la responsabilité si les engagements ne sont pas tenus ?
Chaque électeur pourrait finalement poser une seule question au candidat qui viendra frapper à sa porte :
« Vous dites vouloir mettre fin au Maroc à deux vitesses. Très bien. Maintenant, expliquez-moi comment. »
La réponse permettra peut-être de distinguer ceux qui disposent réellement d’un projet de ceux qui disposent simplement d’un slogan.
Car le Maroc de 2030 ne pourra pas être jugé uniquement à la longueur de ses autoroutes, à la vitesse de ses trains, à la hauteur de ses investissements ou à la beauté de ses infrastructures.
Il sera aussi jugé à la distance qu’il aura réussi à réduire entre celui qui bénéficie pleinement de cette transformation et celui qui l’observe encore de loin.
Le véritable défi n’est donc pas seulement de faire aller le Maroc plus vite.
C’est de faire en sorte que, cette fois, personne ne reste sur le quai.
Par Abdelrhni Bensaid



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