À douze jours des élections législatives, une question revient avec insistance : les Marocains feront-ils payer dans les urnes la dégradation de leur pouvoir d’achat et les difficultés accumulées ces dernières années ?
Pas forcément, estime l’économiste Mohamed Jedri. Selon lui, le comportement électoral marocain est trop complexe pour que la colère économique se transforme mécaniquement en vote sanction contre les partis ayant exercé le pouvoir.
L’analyse se défend.
Mais elle laisse entière une autre question, probablement beaucoup plus préoccupante : et si le véritable vote sanction consistait tout simplement à ne plus voter ?
Car derrière les statistiques macroéconomiques et les promesses qui fleurissent actuellement dans les programmes électoraux se trouve une réalité quotidienne autrement plus brutale.
Une partie importante des classes populaires, mais aussi des classes moyennes, compte désormais chaque dirham. Alimentation, logement, transport, scolarité, santé : les dépenses essentielles pèsent lourdement sur des revenus qui n’ont pas toujours suivi.
Les chiffres du HCP traduisent ce malaise. Au deuxième trimestre 2026, 78,3 % des ménages interrogés estimaient que leur niveau de vie s’était dégradé au cours des douze mois précédents. Plus inquiétant encore, 51 % s’attendaient à une nouvelle dégradation durant l’année suivante.
QUAND LES PARENTS COMPTENT, LES ENFANTS RÊVENT DE PARTIR
C’est probablement là que se trouve l’un des grands défis du Maroc.
Dans de nombreuses familles, les parents cherchent simplement à terminer le mois tandis que leurs enfants regardent déjà ailleurs.
Ce sentiment n’est pas seulement une impression. Une enquête Afrobarometer publiée récemment indique que 64 % des jeunes Marocains interrogés ont envisagé, à des degrés divers, l’émigration. Cette proportion atteint même 74 % parmi les personnes économiquement défavorisées et 69 % chez les chômeurs à la recherche d’un emploi. Parmi ceux qui envisagent de partir, les motivations sont d’abord économiques : emploi, meilleures opportunités professionnelles ou volonté d’échapper aux difficultés économiques.
Une autre enquête, celle d’Arab Barometer 2023-2024, aboutissait déjà à un constat préoccupant : 55 % des 18-29 ans souhaitaient émigrer, contre 24 % des plus de 30 ans, et les raisons économiques arrivaient largement en tête.
Le problème dépasse donc largement le scrutin du 23 septembre.
Un jeune qui ne croit plus aux partis peut encore changer de bulletin.
Un jeune qui ne croit plus à son avenir dans son propre pays cherche un billet d’avion.
UNE COLÈRE QUI NE PASSE PLUS FORCÉMENT PAR LES URNES
Mohamed Jedri distingue quatre catégories d’électeurs : les militants fidèles à leur parti, une élite susceptible de pratiquer le vote sanction mais souvent abstentionniste, les populations vulnérables davantage sensibles aux enjeux locaux, et enfin certains électeurs influencés par les solidarités tribales ou personnelles.
Cette lecture permet justement de comprendre pourquoi le mécontentement social ne profite automatiquement à aucun parti.
Le danger pour la classe politique n’est donc peut-être pas que l’électeur mécontent vote pour l’adversaire.
C’est qu’il cesse de croire que son vote peut changer sa vie.
À quelques jours du scrutin, les partis rivalisent de promesses sur les salaires, l’emploi, les aides sociales, la santé et le pouvoir d’achat. Mais derrière les estrades électorales, une autre campagne se joue silencieusement dans les foyers marocains.
Celle de familles qui veulent simplement retrouver la capacité de vivre correctement de leur travail et de jeunes qui demandent une raison de construire leur avenir au Maroc plutôt que de le chercher ailleurs.
Le vote sanction du 23 septembre ne sera donc peut-être pas celui que l’on croit. Le bulletin le plus inquiétant pour les partis pourrait être celui qui restera dans la poche.



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