À quelques jours des élections législatives, le chiffre de 5.000 dirhams est soudainement devenu l’une des vedettes de la campagne. Plusieurs formations politiques évoquent désormais la possibilité de porter le salaire minimum à ce niveau, une proposition évidemment séduisante dans un Maroc où le pouvoir d’achat demeure l’une des principales préoccupations des ménages.
Mais entre annoncer 5.000 dirhams sur une estrade électorale et les faire payer chaque mois par des dizaines de milliers d’entreprises, il existe une différence considérable.
La question n’est donc pas de savoir si les salariés marocains méritent 5.000 dirhams. Pour vivre correctement dans les grandes villes du Royaume, entre logement, alimentation, transport, électricité et scolarité des enfants, même cette somme reste modeste.
La vraie question est économique : l’entreprise marocaine est-elle aujourd’hui capable de supporter une telle augmentation ?
DE 3.400 À 5.000 DIRHAMS : LE SAUT EST ÉNORME
Le SMIG net se situe actuellement autour de 3.400 dirhams. Le gouvernement rappelle qu’il est passé d’environ 2.800 DH au début de son mandat à ce niveau en 2026.
Porter ce minimum à 5.000 dirhams représenterait donc une augmentation proche de 45 % par rapport au niveau actuel.
Le RNI a inscrit cet objectif dans son programme 2026-2031, tandis que le PAM s’est également déclaré favorable à un SMIG de 5.000 DH.
Sur le papier, le salarié est évidemment gagnant.
Prenons une entreprise employant 20 personnes rémunérées autour du minimum légal. Une hausse théorique de 1.600 DH représente déjà 32.000 DH de salaires supplémentaires chaque mois, avant même de prendre en considération l’ensemble des effets sur les cotisations et la grille salariale.
Sur une année, la facture supplémentaire devient considérable.
Pour une grande banque, un opérateur télécom ou un groupe industriel très rentable, elle peut éventuellement être absorbée. Pour un petit restaurant, un café, une société de nettoyage, un atelier textile, une entreprise de gardiennage ou une petite unité industrielle employant beaucoup de main-d’œuvre, l’équation est totalement différente.
LE PROBLÈME MAROCAIN S’APPELLE PRODUCTIVITÉ
C’est ici qu’apparaît le véritable talon d’Achille de la promesse.
Une économie peut durablement augmenter les salaires lorsqu’elle augmente parallèlement la richesse produite par chaque salarié.
Or, selon les données de Bank Al-Maghrib citées dans le débat actuel, la productivité du travail dans les secteurs non agricoles n’a progressé que de 0,9 % en 2025, alors que les salaires du privé augmentaient déjà de 4,9 % en termes nominaux.
Il est donc difficile d’imaginer une augmentation massive des salaires sans amélioration parallèle de la productivité.
L’argent doit forcément venir de quelque part.
Si une entreprise verse 100 aujourd’hui pour produire 100 et qu’on lui demande demain de verser 145 pour produire toujours 100, elle n’a que quelques solutions : réduire sa marge, augmenter ses prix, supprimer des emplois, investir dans l’automatisation ou basculer une partie de son activité dans l’informel.
Et c’est précisément là que le SMIG à 5.000 dirhams peut produire des effets contraires à ceux recherchés.
LE RISQUE DE DÉTRUIRE L’EMPLOI QUE L’ON VEUT PROTÉGER
Le Maroc ne se trouve malheureusement pas dans une situation de plein-emploi permettant d’imposer facilement un choc salarial.
En 2025, malgré la création de 193.000 emplois, le pays comptait encore 1,621 million de chômeurs et affichait un taux de chômage de 13 %. Chez les 15-24 ans, il atteignait même 37,2 %. Le sous-emploi concernait par ailleurs 1,19 million de personnes.
Autrement dit, le marché du travail marocain demeure fragile.
Une augmentation brutale du SMIG pourrait alors créer un paradoxe : améliorer fortement la situation de celui qui conserve son emploi tout en rendant plus difficile l’embauche de celui qui en cherche un.
Une entreprise qui prévoyait de recruter dix personnes pourrait n’en recruter que sept. Une autre pourrait remplacer certains postes par des machines. Une troisième pourrait sous-déclarer les salaires ou les heures travaillées.
Et certaines petites structures pourraient tout simplement rejoindre l’économie informelle.
L’INFORMEL, L’AUTRE ÉLÉPHANT DANS LA PIÈCE
Car fixer le SMIG à 5.000 dirhams ne signifie pas automatiquement que tous les travailleurs marocains toucheront 5.000 dirhams.
Une partie importante de l’économie nationale fonctionne encore en dehors du secteur formel. Le HCP souligne lui-même le poids du secteur informel, caractérisé notamment par de petites unités, un capital limité, des revenus instables et une faible couverture par les obligations fiscales et sociales.
C’est donc l’un des risques majeurs d’une hausse mal préparée : rendre le travail déclaré sensiblement plus cher sans parvenir à imposer les mêmes règles à ceux qui emploient clandestinement.
L’entreprise qui respecte la CNSS, paie ses impôts et déclare correctement ses salariés pourrait alors être davantage pénalisée que celle qui ne respecte pas les règles.
Ce serait exactement l’inverse de l’objectif recherché.
5.000 DIRHAMS PEUVENT AUSSI FAIRE MONTER LES PRIX
Il existe un deuxième danger : l’inflation.
Imaginez un restaurant employant 30 salariés, une société de gardiennage en employant 200 ou une usine textile en comptant 500.
Lorsque les salaires augmentent fortement et que l’entreprise ne peut absorber la totalité du choc dans ses marges, elle répercute naturellement une partie de la hausse sur ses tarifs.
Le restaurant augmente ses prix, la société de nettoyage renégocie ses contrats, le promoteur immobilier paie davantage ses sous-traitants et le distributeur augmente certains produits.
Le salarié reçoit alors davantage sur sa fiche de paie, mais retrouve une partie de cette augmentation dans les prix qu’il paie.
C’est ce que les économistes appellent un effet de second tour.
MAIS REFUSER 5.000 DIRHAMS SERAIT ÉGALEMENT UNE ERREUR
Il serait cependant trop facile d’en conclure que le Maroc doit conserver indéfiniment des salaires faibles pour préserver la compétitivité des entreprises.
Cette logique possède elle aussi ses limites.
Un salarié mieux payé consomme davantage. Il achète plus, améliore son logement, équipe son foyer et peut consacrer davantage d’argent aux loisirs, à l’habillement ou aux services.
Cette consommation supplémentaire revient dans les caisses des entreprises.
Une augmentation des bas salaires peut donc soutenir la demande intérieure, réduire certaines inégalités et pousser les entreprises à investir davantage dans la formation, la technologie et la productivité.
Le problème n’est donc pas nécessairement les 5.000 dirhams.
Le problème est comment et à quelle vitesse y arriver.
CINQ MILLE DIRHAMS EN 2031 N’EST PAS 5.000 DIRHAMS DEMAIN
C’est une distinction essentielle dans le débat actuel.
L’objectif avancé par le RNI s’inscrit dans la période 2026-2031.
Économiquement, passer progressivement de quelque 3.400 DH à 5.000 DH sur cinq ans n’a absolument pas le même impact que décréter cette augmentation en quelques mois.
Une progression étalée permettrait aux entreprises d’adapter leurs prix, leurs investissements et leur productivité.
Elle pourrait surtout être accompagnée de mesures compensatoires ciblées pour les entreprises fortement utilisatrices de main-d’œuvre : allégement temporaire de certaines charges sur les bas salaires, soutien à l’investissement productif, financement des PME, formation des salariés et lutte beaucoup plus sévère contre le travail non déclaré.
Le Maroc pourrait également fixer des étapes annuelles conditionnées à la croissance, à l’emploi, à l’inflation et aux gains de productivité.
Dans ce scénario, les 5.000 dirhams cesseraient progressivement d’être une promesse électorale pour devenir un objectif économique.
LA QUESTION QUE LES PARTIS DEVRAIENT DONC EXPLIQUER
Promettre 5.000 dirhams est facile.
Expliquer comment une entreprise qui paie aujourd’hui vingt salariés autour du SMIG financera demain cette augmentation est beaucoup plus compliqué.
C’est pourtant précisément cette démonstration que les programmes électoraux devraient fournir.
Quelle progression annuelle ? Quelles compensations pour les TPE ? Quel coût pour les entreprises ? Quel impact attendu sur l’emploi ? Quelle hausse de productivité est nécessaire ? Quelles mesures contre l’informel ? Et que se passera-t-il si la croissance ralentit ?
Sans réponses à ces questions, les 5.000 dirhams restent avant tout un chiffre politiquement séduisant.
Avec une trajectoire progressive, une croissance suffisamment forte, des gains de productivité et un véritable accompagnement des petites entreprises, l’objectif n’est en revanche nullement impossible.
Le Maroc peut aller vers un SMIG à 5.000 dirhams.
Mais il ne suffit pas de décider que les Marocains doivent gagner davantage pour qu’une économie produise instantanément la richesse nécessaire pour les payer davantage.
Entre la promesse électorale et la fiche de paie, il reste donc une inconnue fondamentale : qui financera les 1.600 dirhams manquants ?
Au fond, cette surenchère autour du SMIG à 5.000 dirhams illustre surtout jusqu’où certains partis sont prêts à aller pour séduire les électeurs. À l’approche du scrutin, les promesses se multiplient, les milliards se distribuent sur le papier et les contraintes économiques passent au second plan. Peu importe finalement de savoir qui financera ces engagements une fois les urnes refermées. L’essentiel semble être de convaincre aujourd’hui pour gagner demain. L’histoire électorale nous a pourtant appris qu’entre les programmes généreusement annoncés pendant les campagnes et leur réalisation, le fossé est souvent immense. Certaines promesses pourraient bien ne jamais dépasser le stade du slogan.



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