Cinquante jours ont passé et Sebta n’a toujours pas retrouvé son visage d’avant. L’impressionnant mouvement migratoire des 30 et 31 juillet appartient peut-être déjà aux archives de l’actualité immédiate, mais ses conséquences, elles, sont toujours bien présentes. Elles pourraient même continuer longtemps à empoisonner la vie politique espagnole et, plus délicatement encore, les relations entre Rabat et Madrid.
Plus de 10.000 migrants se trouveraient toujours dans la ville, selon les estimations publiées en Espagne, après l’entrée massive de plusieurs dizaines de milliers de personnes à la fin juillet. Une grande partie avait rapidement regagné le Maroc, mais ceux qui sont restés ont suffi à placer sous une pression considérable cette petite enclave d’environ 83.000 habitants.
Vendredi encore, policiers antiémeutes et militaires espagnols ont été mobilisés pour évacuer des migrants installés sur les plages et en transférer une partie vers un nouveau camp aménagé dans le port, d’une capacité de 1.700 personnes.
L’opération a connu des moments de tension. Et malgré ces transferts, plusieurs milliers de personnes continueraient à dormir dans des campements improvisés ou dans les rues. Plus de 1.000 mineurs seraient également toujours dans une situation particulièrement précaire.
Sebta reste donc confrontée à une situation exceptionnelle.
Mais cinquante jours après le début de la crise, une autre bataille se déroule désormais loin de la frontière : celle du récit politique.
Pedro Sánchez refuse toujours d’attribuer au Maroc l’organisation de l’afflux. Le gouvernement espagnol met notamment en avant la coopération avec Rabat et le rôle joué par la désinformation diffusée sur les réseaux sociaux.
À droite, le Parti populaire maintient au contraire une pression considérable sur l’exécutif.
Pas plus tard que samedi, le PP a de nouveau convoqué au Sénat les ministres Fernando Grande-Marlaska, Margarita Robles et José Manuel Albares afin qu’ils s’expliquent sur la gestion de la crise. Leur absence lors de précédentes convocations avait déjà déclenché un bras de fer institutionnel susceptible d’arriver devant le Tribunal constitutionnel.
Autrement dit, Sebta est devenue aussi une affaire de politique intérieure espagnole.
Et Bruxelles vient à son tour d’entrer dans le jeu.
Le Parlement européen s’est prononcé sur la crise, dénonçant notamment l’utilisation de l’immigration comme instrument de « guerre hybride » et rappelant l’importance de l’intégrité territoriale des États membres. Mais le texte final ne désigne pas directement le Maroc comme responsable de l’afflux massif.
C’est précisément sur cette nuance que Rabat insiste.
L’ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne et de l’OTAN, Ahmed Reda Chami, a estimé qu’il n’existait dans le texte européen « aucune incrimination » du Royaume. Plusieurs amendements jugés hostiles au Maroc n’ont d’ailleurs pas été retenus.
Rabat privilégie ainsi une ligne particulièrement calculée : répondre aux accusations, refuser d’endosser la responsabilité des événements, mais éviter que l’affaire ne se transforme en crise ouverte avec Madrid.
Car le paradoxe est là.
Malgré la virulence du débat espagnol, les relations officielles entre les deux pays résistent. La coopération sécuritaire et migratoire se poursuit et Sánchez n’a pas adopté à l’égard du Maroc le discours réclamé par une partie de son opposition.
Mais deux inconnues pourraient encore changer la donne.
La première est immédiate. Des appels circulent sur les réseaux sociaux pour tenter une nouvelle entrée massive à Sebta et Melilla le 23 septembre, jour des élections législatives marocaines. La représentation diplomatique espagnole au Maroc a réagi en lançant une campagne de sensibilisation contre ces appels.
Un nouvel incident frontalier, même d’une ampleur très inférieure à celui de juillet, pourrait immédiatement raviver la crise.
La seconde inconnue est beaucoup plus politique : la visite annoncée du roi Felipe VI à Sebta et Melilla.
Aucune date définitive n’a encore été rendue publique, mais une telle visite toucherait un sujet infiniment plus sensible pour le Maroc que la seule gestion migratoire. Le précédent déplacement du roi Juan Carlos dans les deux villes, les 5 et 6 novembre 2007, avait provoqué une grave crise diplomatique avec Rabat.
Et maintenant ?
Le scénario le plus immédiat dépendra d’abord du 23 septembre. Si la frontière reste calme et si les autorités parviennent progressivement à traiter la situation des milliers de migrants demeurant à Sebta, la crise pourrait perdre de son intensité médiatique.
Elle ne disparaîtra pas pour autant.
Madrid devra encore gérer les demandes d’asile, les retours, les mineurs, l’hébergement et la pression politique intérieure. Bruxelles, de son côté, est désormais directement impliquée dans le dossier et l’Espagne a demandé une présence permanente de Frontex à Sebta.
Pour le Maroc, l’enjeu sera différent : maintenir la coopération avec Madrid sans accepter que le Royaume soit présenté comme responsable de chaque tension migratoire à la frontière.
C’est probablement sur ce terrain que se jouera la suite.
Car le véritable danger pour les relations maroco-espagnoles ne réside peut-être plus dans les événements du 30 juillet eux-mêmes, mais dans leur accumulation avec d’autres dossiers : accusations politiques en Espagne, pression européenne, nouvelles tentatives de franchissement et surtout éventuelle visite royale à Sebta et Melilla.
Un seul de ces dossiers peut être géré diplomatiquement.
Leur accumulation serait beaucoup plus délicate.
Cinquante jours après l’afflux massif, Rabat et Madrid semblent donc avoir réussi à empêcher la crise migratoire de devenir une crise diplomatique. Reste désormais à savoir combien de temps cet équilibre pourra résister aux prochains épisodes d’un dossier qui, manifestement, est loin d’être refermé.
Par Salma Semmar



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Sur 5 ans, l’Espagne a bénéficié de près de 200 milliards d’euros d’aides européennes. Rien que pour la crise actuelle, l’Europe lui a débloqué près de 200 millions d’euros destinés uniquement à Sebta. Et avec tout cet argent, ils n’arrivent pas à gérer de manière digne et humaniste quelques migrants ? Il faut croire que la corruption en Espagne doit être bien installée. Il doit y avoir des espagnols qui se frottent les mains en ce moment.