Il est tard dans l’après-midi.Dans une chambre à peine rangée, un adolescent est allongé sur son lit, téléphone à la main. La porte est entrouverte. De l’autre côté, la maison vit : une mère appelle, un frère passe en courant, la télévision murmure. Lui ne répond pas tout de suite. Il fait défiler des images, des visages qui rient, qui réussissent, qui semblent savoir exactement qui ils sont. Puis il se lève lentement, comme s’il portait quelque chose de lourd sans pouvoir le nommer.
Ce que l’on voit, c’est un adolescent ordinaire : connecté, silencieux, parfois irritable.
Ce que l’on ne voit pas, c’est l’anxiété qui s’installe au moment même où l’identité est en train de se construire.
L’adolescence a toujours été un âge fragile. Mais aujourd’hui, au Maroc, elle se déroule dans un contexte particulier. Les repères traditionnels restent puissants, tandis que des modèles venus d’ailleurs envahissent les écrans. À la maison, on demande le respect et la tenue. À l’école, la réussite. Sur les réseaux, on montre des vies idéales, des corps parfaits, des trajectoires sans détour. Entre ces mondes, l’adolescent apprend à s’adapter, souvent sans savoir qui il est vraiment.
Beaucoup vivent cette tension sans mots. Ils ne disent pas « je suis anxieux ». Ils disent « je suis fatigué », « j’ai mal au ventre », « je n’ai pas envie d’y aller ». Ou ils se taisent. Progressivement, certains se replient, d’autres s’isolent. On parle de crise d’adolescence. Parfois, c’est juste l’âge. Mais parfois, derrière le silence, quelque chose s’installe.
Sur le plan psychique, cette période est une zone de vulnérabilité. Les émotions sont intenses, le regard des autres prend une place centrale, le besoin d’appartenance devient vital. Dans ce contexte, l’anxiété n’est pas une anomalie. Elle est une réponse fréquente à un monde perçu comme exigeant, instable, parfois menaçant.
Ce qui complique la situation, c’est que cette anxiété trouve peu d’espaces pour être dite. L’expression émotionnelle reste limitée. Dire « je doute », « j’ai peur », « je suis perdu » est rarement entendu comme une étape normale, mais comme un manque de volonté ou de maturité. Alors l’adolescent apprend à intérioriser, à comparer, à se taire.
Le corps devient souvent le lieu où tout se déplace. Il change vite, il est observé, jugé, comparé. Les normes imposées par les réseaux sociaux s’invitent jusque dans les chambres marocaines. Pour certains adolescents, le corps devient un lieu de malaise ou de honte. Quand les mots manquent, ce sont les symptômes qui parlent : troubles du sommeil, douleurs, fatigue, difficultés de concentration.
La société marocaine, en mutation rapide, place ainsi les adolescents face à une contradiction difficile : être modernes et performants tout en restant conformes à des normes strictes. Les institutions scolaires manquent souvent de moyens pour accompagner la souffrance psychique. La santé mentale reste associée, dans de nombreuses familles, à la maladie grave ou à la honte. Résultat : beaucoup traversent ces périodes seuls.
Quand un adolescent se tait, ce n’est pas forcément par indifférence. C’est parfois parce qu’il ne sait pas à qui parler, ni comment. Ou parce qu’il a déjà compris que certaines questions dérangent.
Revenons à la chambre, au téléphone posé sur le lit.S’il regarde autant les autres, ce n’est peut-être pas pour fuir, mais pour chercher une réponse à une question simple et vertigineuse : qui suis-je censé être ?
Cette question mérite d’être entendue. Car la santé mentale des adolescents n’est pas une affaire individuelle. Elle est le miroir du monde que nous leur offrons. Et une société qui laisse peu de place au doute fabrique des silences où l’anxiété trouve un terrain fertile.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










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