Le Maroc ajoute une nouvelle pièce spectaculaire à son musée naturel à ciel ouvert. Dans les gisements de phosphates du bassin d’Oulad Abdoun, près de Casablanca, une équipe internationale de paléontologues – associant l’Université de Bath, le Muséum national d’Histoire naturelle de Paris et le Musée d’Histoire naturelle de Marrakech – a mis au jour les restes d’un reptile marin inconnu jusqu’ici. Son nom : Khinjaria acuta, une nouvelle espèce de mosasaure ayant vécu il y a environ 66 millions d’années, à la toute fin du Crétacé.
Décrit dans la revue Cretaceous Research, l’animal frappe d’abord par un détail anatomique digne d’un cauchemar préhistorique : de longues dents fines et tranchantes, comparées à des poignards, taillées pour saisir et lacérer. Les chercheurs se sont appuyés sur un crâne partiel et plusieurs éléments squelettiques. Même fragmentaires, ces fossiles ont livré une signature morphologique suffisamment nette pour confirmer qu’il ne s’agissait ni d’un simple variant, ni d’un spécimen atypique, mais bien d’une espèce à part entière.
Les indices convergent vers le portrait d’un prédateur haut placé dans la chaîne alimentaire. Son museau plutôt court, ses mâchoires robustes et sa dentition « armée » suggèrent une stratégie de chasse spécialisée, potentiellement orientée vers des proies marines rapides ou de gabarit intermédiaire. Autrement dit, un chasseur efficace, adapté à un monde océanique où la compétition au sommet était féroce.
Car les mosasaures – reptiles marins apparentés, de loin, aux varans actuels – dominaient alors les mers. À la fin du Crétacé, ils évoluaient dans des écosystèmes bien plus diversifiés que les océans contemporains en matière de grands prédateurs. La découverte de Khinjaria acuta s’inscrit d’ailleurs dans une idée forte défendue par plusieurs travaux récents : juste avant l’extinction massive, la diversité des mosasaures aurait atteint un niveau remarquable, avec une tendance à la spécialisation de certaines lignées. Un foisonnement de formes… sur le fil, à la veille de la crise biologique qui allait bouleverser la vie sur Terre.
Cette annonce scientifique résonne d’autant plus qu’elle arrive dans un contexte où le Maroc consolide sa place sur la carte mondiale de la paléontologie. Le pays vient d’accueillir la 18e édition de l’ISELV (Symposium international sur les vertébrés précoces et inférieurs), organisée à Berrechid au sein de l’École supérieure de l’éducation et de la formation (ESEF) — une première pour le continent africain. Plus d’une centaine de chercheurs issus de plusieurs pays y ont partagé leurs résultats, signe d’un écosystème scientifique en mouvement, nourri par la richesse des terrains marocains.
Au cœur de cette dynamique, Oulad Abdoun reste un site phare. Exploité pour ses phosphates, le bassin est aussi l’un des ensembles fossilifères les plus prolifiques du Crétacé supérieur, livrant depuis des décennies requins, tortues, poissons, et une impressionnante variété de reptiles marins. Chaque nouvelle espèce décrite ne se résume pas à un nom de plus dans un catalogue : elle affine notre compréhension des réseaux trophiques anciens, des trajectoires évolutives, et des mécanismes qui conduisent, parfois brutalement, à l’effondrement d’un monde vivant.
Avec Khinjaria acuta, le Maroc ne révèle pas seulement un “monstre marin”. Il éclaire une page cruciale de l’histoire des océans : celle d’une biodiversité arrivée à maturité… juste avant de basculer.











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