À quelques jours du mois de Ramadan, la grogne monte dans les marchés comme sur les réseaux sociaux. Deux produits populaires cristallisent le mécontentement : la sardine, affichée dans certaines villes entre 40 et 50 DH le kilo, et l’œuf, ingrédient de base très consommé durant le mois sacré, dont le prix au détail progresse sensiblement.
Face à cette flambée, une campagne de boycott circule depuis environ une semaine, avec un mot d’ordre simple : “10 DH le kilo de sardine, 1 DH l’œuf”, sinon arrêt d’achat. Derrière ces slogans, une colère plus profonde : celle d’un consommateur qui a le sentiment de payer, chaque année, “la facture Ramadan” au moment même où les budgets familiaux sont les plus sollicités.
La sardine : comment un “poisson du peuple” devient un produit de luxe ?
Le paradoxe choque : le Maroc est mondialement connu pour ses ressources halieutiques, et pourtant la sardine atteint des niveaux jugés “historiques” dans certains marchés, notamment à Casablanca.
Or, plusieurs indicateurs montrent que le prix à la première vente (ports/enchères) n’explique pas toujours, à lui seul, le tarif final au détail : des données de mercuriales portuaires rapportées par la presse suggèrent des niveaux bien inférieurs à ceux observés sur certains étals, ce qui pose frontalement la question des marges et des circuits d’intermédiation.
D’où les questions qui fâchent, et qui reviennent en boucle :
-
Qui capte la valeur entre le port et le marché ? Les marges sont-elles contrôlées, traçables, justifiées ?
-
Pourquoi le consommateur ne “voit” jamais la baisse, quand elle existe en amont, mais ressent immédiatement la hausse ?
-
La chaîne du froid, le transport, les pertes, la saisonnalité suffisent-ils à expliquer un passage de “poisson accessible” à “produit quasi-premium” ?
-
Et surtout : à quoi servent les mécanismes de régulation si un produit aussi sensible socialement échappe à toute logique de prix raisonnable ?
Interdiction d’exporter : mesure forte… mais résultat attendu ?
Les autorités ont, de fait, opté pour une réponse spectaculaire : l’arrêt des exportations de sardine (notamment congelée) à partir du 1er février 2026, pour protéger l’offre locale et contenir les prix.
Mais cette décision ouvre un autre débat : si l’export est stoppé, pourquoi le prix reste-t-il si élevé dans certains marchés ? Est-ce un problème d’exécution (contrôle, contournements, délais logistiques), un problème de structure (multiplicité d’intermédiaires), ou un problème de concurrence et de transparence ?
Là encore, plusieurs interrogations s’imposent :
-
Comment est pilotée la mesure, et avec quels indicateurs publics (volumes, stocks, prix de référence) ?
-
Qui contrôle les circuits entre débarquement, grossistes et détail ?
-
Existe-t-il des “points noirs” où se fabriquent les hausses (spéculation, rétention, ententes informelles) ?
L’œuf : hausse réelle, mais prix très variable selon les villes
Côté œufs, les sources récentes évoquent une hausse à l’approche de Ramadan, avec des niveaux autour de 1,30 DH à la vente en gros pouvant atteindre 1,50 DH et plus au détail selon la qualité et le point de vente.
Dans la perception populaire, toutefois, le curseur est clair : quand le prix grimpe vers 2 DH dans certains endroits, beaucoup y voient un signal d’alarme, car l’œuf est le “plan B” des ménages quand d’autres protéines deviennent inabordables.
Et là aussi, les questions affluent :
-
Pourquoi la production ne se traduit-elle pas par des prix plus stables ?
-
Les coûts des intrants (aliment, énergie, transport) sont-ils la cause principale, ou l’aval du marché amplifie-t-il la hausse ?
-
Que valent les “prix de référence” si le consommateur ne retrouve pas ces niveaux dans son quartier ?
Boycott : soupape sociale ou remède économique ?
Le boycott, déjà expérimenté au Maroc sur d’autres produits, revient comme un outil de pression citoyenne. Ses partisans estiment qu’il peut “corriger” un marché jugé abusif. Ses détracteurs rétorquent qu’il risque de pénaliser des maillons fragiles (petits commerçants, pêche artisanale) plus que les véritables faiseurs de prix.
La vraie question, au fond, est politique et économique : qui répond, et comment, à la colère des ménages à l’approche de Ramadan ?
-
Par plus de contrôles et de sanctions ?
-
Par une transparence obligatoire des marges et des circuits ?
-
Par des marchés de gros modernisés et mieux régulés ?
-
Ou par des mesures ponctuelles (blocage export, opérations “coup de poing”) qui soulagent quelques jours, avant que la tension ne revienne ?
Ramadan approche, et avec lui ce face-à-face désormais récurrent entre le panier de la ménagère et les réalités du marché. La sardine à 40 ou 50 dirhams le kilo, l’œuf qui flirte avec les 2 dirhams, ne sont plus de simples chiffres affichés sur une ardoise : ils sont devenus les marqueurs d’un malaise social plus profond. Celui d’un consommateur qui a le sentiment que les mécanismes de régulation ne jouent qu’après coup, lorsque la tension est déjà palpable.
La campagne de boycott lancée sur les réseaux sociaux traduit cette exaspération. Peut-elle réussir ? Tout dépendra de deux facteurs essentiels : l’ampleur réelle de l’adhésion populaire et la capacité des intermédiaires à absorber une baisse de la demande. Si le boycott est massif, durable et suivi au-delà de l’effet d’annonce, il pourrait contraindre certains circuits à ajuster leurs marges, au moins temporairement. Mais si la mobilisation reste limitée ou s’essouffle à l’approche des premiers jours de Ramadan — période de forte consommation par excellence — son impact risque d’être symbolique plus qu’économique.
Quant à la baisse souhaitée à 10 DH le kilo pour la sardine et à 1 DH pour l’œuf, elle semble difficile à atteindre sans intervention structurelle : contrôle des circuits, transparence des marges, meilleure organisation des marchés de gros, voire mécanismes publics de stabilisation. Une simple pression numérique ne suffit pas toujours à inverser des dynamiques liées aux coûts, à la saisonnalité ou à la spéculation.
La vraie question demeure donc : le boycott sera-t-il un électrochoc passager ou le point de départ d’un débat plus profond sur la formation des prix au Maroc ? Si la mobilisation réussit à imposer ce débat et à pousser à des mesures concrètes, elle aura déjà remporté une victoire. Sinon, la sardine et l’œuf resteront les symboles d’un pouvoir d’achat sous tension, et d’un Ramadan vécu, une fois encore, sous le signe de la vigilance budgétaire.
Par Salma Semmar


Contactez Nous