J’ai passé des années à soigner l’épuisement : celui des soignants, des cadres, des patients à bout de nerfs. Puis, en basculant vers la prévention sur les réseaux sociaux, j’ai découvert une chose paradoxale : pour “aider” à grande échelle, il faut parfois s’épuiser d’abord. Non pas à l’hôpital. Sur un téléphone.
Ma carrière s’est toujours construite sur une double exigence : la rigueur de la recherche académique et l’urgence de la réalité clinique. En tant que psychiatre (MD/PhD), j’ai exercé de façon intensive en France, en Suisse et aux États-Unis, notamment au MD Anderson Cancer Center, auprès de situations complexes où l’expertise ne suffit pas toujours : il faut aussi comprendre les systèmes qui broient.
Très tôt, j’ai perçu les limites des approches strictement classiques. Pour mieux appréhender la psyché humaine, je me suis formé à des disciplines complémentaires : neuropsychologie, psychologie, hypnose, thérapies somatiques, yoga. Mon objectif était simple : disposer de davantage d’outils pour comprendre la santé mentale dans sa dimension globale, humaine et systémique.
Après quinze ans passés à l’étranger, j’ai fait le choix de rentrer au Maroc. Mon ambition n’était plus seulement clinique : elle devenait de santé publique. Je voulais passer de la guérison individuelle à la prévention à grande échelle. Pourtant, malgré les besoins criants du pays en expertise médicale et en recherche, je me suis heurté à des frictions institutionnelles inattendues. En tant que Marocain Résidant à l’Étranger (MRE) de retour, j’ai découvert des circuits longs, lents, et peu ouverts aux trajectoires atypiques. Pour renouer avec les miens et comprendre au plus près le terrain, j’ai passé une année en première ligne, au contact direct des réalités et des défis spécifiques de la population marocaine.
Cette année-là a été décisive : elle m’a convaincu qu’au Maroc, la prévention ne peut pas rester un discours d’experts — elle doit devenir un langage public.
Poussé par cette urgence, j’ai compilé mes découvertes cliniques dans un livre sur les huit dimensions de la guérison globale (Et si tout était déjà là ?). Les portes de l’édition traditionnelle étant closes, je l’ai auto-édité. Les retours des lecteurs ont été incroyablement positifs. Pourtant, après six mois, j’avais vendu moins de 500 exemplaires. Ce n’était pas un échec éditorial : c’était une preuve mathématique. Sans distribution, même le message de santé publique le plus transformateur reste invisible. Un livre seul ne suffisait pas.
J’avais besoin d’échelle. Je me suis alors tourné vers le seul outil permettant une portée massive sans autorisation institutionnelle : les réseaux sociaux. Ce n’était plus un choix, mais une nécessité structurelle. Les canaux traditionnels (conférences, revues médicales) confinent le savoir à une audience restreinte et déjà sensibilisée. La voie numérique, elle, offre le pouvoir inédit de placer la prévention dans le quotidien — et dans la poche — de millions de citoyens.
Pendant plus d’un an, j’ai produit plus de 400 contenus éducatifs en français et en darija. J’ai suivi les “codes” de l’économie de l’attention : montage, sous-titres, musiques, rythme. Mais accéder à cette place publique avait un coût que je n’avais pas anticipé.
J’ai atteint un point de bascule clinique. Pour transmettre un savoir psychiatrique vital, le “packaging” — cet effort permanent pour capter l’attention — consommait 80% de mon énergie cognitive. Je subissais, dans mon propre système nerveux, l’épuisement que je traite chez mes patients. Je n’étais plus seulement médecin : j’étais devenu le technicien d’une machine qui exigeait que je “performe” pour avoir le droit d’être utile.
C’est là qu’est né un concept que j’ai nommé la Taxe d’Utilité. Ce n’est pas qu’une théorie : c’est le diagnostic d’une faille systémique qui, si on la laisse intacte, épuisera tous ceux qui essaient encore de transmettre.
Ce diagnostic n’est pas un procès des réseaux sociaux. Les algorithmes restent des outils de distribution d’une puissance inédite — et au Maroc, ils peuvent devenir un accélérateur majeur de prévention, à condition de ne pas confondre visibilité et valeur. Le problème commence lorsque l’optimisation devient la mission. Lorsqu’on exige des soignants, des éducateurs et des chercheurs qu’ils “performent” comme des influenceurs pour avoir le droit d’exister, la plateforme n’amplifie plus la prévention : elle la transforme, la compresse, la fatigue. Et la société perd silencieusement ceux qui produisent du sens.
La question n’est donc pas seulement technologique. Elle est culturelle, sanitaire et politique : quel type d’attention voulons-nous financer collectivement ? Si nous récompensons l’indignation, la vitesse et le choc, nous fabriquons un espace public invivable. Si nous récompensons la clarté, la nuance et la pédagogie, nous rendons possible une prévention durable.
C’est pour cela que j’appelle à un changement de paradigme : passer de l’économie de l’attention à la Soutenabilité Cognitive. Autrement dit : rendre compatible la santé mentale du public avec la santé mentale de ceux qui transmettent. Car une prévention qui épuise ses messagers ne gagnera jamais la bataille.
Le premier pas est simple : arrêter de confondre l’émotion qui retient avec l’idée qui construit. Récompenser la clarté. Protéger ceux qui transmettent. Si l’espace public numérique exige que l’on se brise pour être utile, alors il faut repenser la règle du jeu — avant qu’il ne reste que le bruit.
Par le Dr Wadih Rhondali, Médecin Psychiatre










Contactez Nous