Le dîner touche à sa fin. La mère débarrasse, le père fait défiler son téléphone, les enfants parlent d’école. L’un d’eux, silencieux, mange peu. On dira plus tard qu’il est fatigué. Ou que « ça va passer ». La soirée continue.
Ce que l’on voit, c’est une famille ordinaire.Ce que l’on ne voit pas, c’est la tension discrète, l’inquiétude contenue, la difficulté à nommer ce qui ne va pas sans avoir l’impression de fragiliser tout l’équilibre.
Au Maroc, la famille est un lieu de protection et de solidarité. Elle est aussi, souvent malgré elle, le premier lieu où la souffrance psychique se tait.
La souffrance mentale ne se présente pas toujours sous forme de crise. Elle arrive par petites touches : irritabilité, repli, fatigue, plaintes physiques. La famille voit. Elle sent. Mais elle hésite à dire. Par peur de se tromper, de dramatiser, ou d’ouvrir une porte qu’elle ne saurait refermer.Alors on parle de stress, de mauvais caractère, de phase passagère. On espère que cela ira mieux. Et parfois, oui. Mais parfois, non.
En consultation, on retrouve souvent ce paradoxe : des familles aimantes, mais démunies. Beaucoup confondent soutenir avec rassurer à tout prix.« Ce n’est rien. »« Tu exagères. »« Pense à autre chose. »Ces phrases, dites avec bienveillance, peuvent isoler davantage. Elles donnent à celui qui souffre le sentiment que ce qu’il ressent est excessif ou illégitime.La souffrance psychique ne demande pas toujours d’être corrigée. Elle demande d’abord d’être reconnue.
Dans beaucoup de familles, la psychiatrie reste associée à l’extrême : la folie, la rupture, l’hospitalisation. Tant que la personne continue à fonctionner — étudier, travailler, tenir — on préfère attendre. Ce n’est pas un rejet du soin, mais une stratégie de protection.Faute d’espaces intermédiaires accessibles, la famille devient le seul lieu possible d’accueil. Mais elle n’est pas toujours équipée pour cela. Les parents portent déjà leurs propres charges. Accueillir la souffrance d’un proche réveille souvent leurs propres fragilités. « Si je craque, toute la maison va craquer », disent certains. Alors chacun tient. En silence.
Les valeurs de cohésion, de loyauté et de retenue protègent. Mais elles peuvent aussi empêcher l’expression quand la souffrance menace l’image d’unité. Quand elle n’est pas reconnue, elle se transforme : en colère, en retrait, en symptômes physiques, en conflits répétés.Souvent, la famille consulte après une rupture : décrochage, crise, effondrement. Et elle arrive alors elle-même épuisée, culpabilisée. « On n’a pas vu venir », disent les parents. En réalité, ils ont vu. Ils n’ont juste pas su comment faire.
Il ne s’agit pas de leur demander d’être thérapeutes. Mais de leur permettre une chose simple : reconnaître sans paniquer. Pouvoir dire :« Je vois que tu ne vas pas bien. Si tu veux en parler, on est là. »La souffrance mentale traverse les familles autant que les individus. Et la manière dont une société accompagne ses familles face à cela dit beaucoup de sa maturité collective.
La question n’est peut-être pas comment supprimer la souffrance, mais comment ne plus la porter seuls.Aimer ne suffit pas toujours pour aider. Mais reconnaître, écouter et accepter de demander de l’aide, ensemble, est déjà un premier soin.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










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