Un vendredi à Mohammedia, Fatima prépare le couscous comme tous les vendredis. La table est dressée, les enfants mangent, les gestes sont précis. Pourtant, depuis quelques mois, quelque chose a changé. Elle mange moins. Elle laisse son assiette à moitié pleine. Pas par refus, pas par colère. Simplement parce que l’appétit n’est plus vraiment là. On la trouve « préoccupée ». Son mari parle de fatigue, de surmenage. Sa mère, venue passer la journée, observe en silence, puis repart sans faire de remarque.Tout le monde voit. Personne ne nomme.
Ce qui pourrait s’appeler une dépression — une lassitude profonde, une perte d’élan, des matins plus lourds que les autres — reste suspendu dans l’air. Elle existe dans les silences, dans les regards échangés, dans ce qui n’est pas dit. La nommer serait risqué. Mettre un mot, ce serait exposer la maison, la famille, l’image. Alors on se tait.
Ces silences ne sont pas neutres. Ils sont appris. Organisés. Transmis. Au Maroc, la honte ne fonctionne pas comme une faute intérieure, mais comme un langage social. Elle ne dit pas seulement ce qui est mal, elle indique surtout ce qui ne doit pas être montré. Une main posée sur la bouche d’un enfant quand il pose une question. Une conversation interrompue quand un sujet dérange. Un regard qui avertit : on ne parle pas de ça. Personne ne dit explicitement « tais ta souffrance ». Mais l’enfant comprend. Il comprend que certaines vérités sont dangereuses, qu’elles peuvent salir, exposer, déshonorer. Il apprend que protéger la famille passe par le silence.Plus tard, ce silence devient réflexe. Il n’est même plus question de parler ou non. La parole est vécue comme une menace.
Cela arrive souvent ainsi. Une insomnie. Une anxiété. Une fatigue persistante. Puis cette phrase : « Je ne peux pas en parler à ma famille, ça les inquiéterait trop. » En creusant, on découvre autre chose : parler révélerait qu’on ne va pas bien. Et ne pas aller bien, ici, ce n’est pas seulement souffrir. C’est faillir. C’est faire porter la hchouma à la maison.
On peut être malade physiquement, et en parler. Mais souffrir psychiquement reste, pour beaucoup, une faiblesse morale. Non pas « j’ai fait quelque chose de mal », mais « je suis quelque chose qu’on ne doit pas voir ». La honte est sociale avant d’être intime. Elle naît du regard anticipé des autres. Alors on se protège. En se taisant.
Pourtant, toute honte n’a pas la même fonction. Il existe une honte qui protège le lien, qui rappelle une limite après un acte qui a blessé, qui permet de réparer. Elle est brève, située, tournée vers l’autre. Mais celle qui circule ici est d’une autre nature. Elle ne porte pas sur ce que l’on a fait, mais sur ce que l’on est. Elle ne régule plus, elle enferme. Elle empêche de demander de l’aide, de dire la vérité, parfois même de se reconnaître soi-même comme digne d’écoute. Quand la honte cesse de protéger et commence à faire taire la souffrance, elle devient un langage de disparition.
Ce qu’on ne nomme pas ne se soigne pas. La souffrance attend. Elle s’installe. Elle circule autrement. Une mère silencieuse apprend à ses enfants à se taire. Un jeune en difficulté cache son échec. Une famille entière vit avec des zones interdites à la parole. Le silence se transmet. Et avec lui, l’isolement. Jusqu’au jour où le corps parle plus fort. Où la rupture devient visible. Trop tard parfois. Il existe pourtant un moment fragile, presque imperceptible, où quelque chose change. Quand quelqu’un dit enfin : « je ne vais pas bien ». Rien ne se résout d’un coup. Mais le silence se fissure. La honte perd un peu de son pouvoir. La parole ne guérit pas tout, mais elle permet d’exister autrement que dans la performance du normal.
Revenons au couscous du vendredi. Imaginons qu’après le repas, Fatima dise simplement : « je ne vais pas très bien ». Une phrase. Rien de plus. Mais une brèche. Dire n’est pas trahir. Dire n’est pas détruire. Dire, parfois, c’est empêcher que le silence fasse plus de dégâts que la vérité.
La honte se transmet. La parole aussi.
Dr Wadih Rhondali – Psychiatre











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