La santé mentale au Maroc vit encore dans un paradoxe comparable à celui qu’a longtemps connu le football : une souffrance massive, une demande silencieuse immense, mais des réponses fragmentées, instables, souvent improvisées. Les failles sont connues de tous les soignants : pénurie de structures, parcours de soins discontinus, cloisonnement entre médecine, psychiatrie et social, absence de prévention, et une lecture encore trop morale ou émotionnelle de la détresse psychique.
Le résultat est visible dans les corps et les vies : des dépressions qui durent, des troubles anxieux chroniques, des addictions qui s’installent, des violences qui explosent, des familles qui ne savent plus à qui s’adresser. Comme dans le football d’autrefois, le talent humain existe, l’engagement aussi, mais il n’y a pas encore de machine collective qui transforme cet engagement en continuité.
Le premier levier : la gouvernance psychique
Dans le football, le tournant n’est pas venu d’un joueur, mais d’une gouvernance capable de penser le long terme. En santé mentale, c’est exactement ce qui manque encore. Les politiques publiques oscillent, les priorités changent, les responsabilités se diluent entre ministères, directions, hôpitaux, ONG, initiatives privées.
Or la santé mentale ne supporte pas l’instabilité. Un patient qui commence un suivi puis se retrouve sans structure, sans relais, sans cohérence, replonge. Un soignant qui travaille sans vision claire finit par s’épuiser. Ce qu’il faut, comme dans le football, ce n’est pas seulement de la bonne volonté, mais une boussole : qui fait quoi, avec quels objectifs, sur quel territoire, avec quelle continuité.
La santé mentale a besoin d’une gouvernance qui crée de la sécurité psychique institutionnelle, exactement comme on a créé de la sécurité sportive.
Le deuxième levier : les moyens au service d’un cadre
Le Maroc investit dans la santé, mais trop souvent sans architecture claire. Or un budget sans stratégie ne produit que de la dispersion. Là où le football a utilisé l’argent pour bâtir des centres, des équipes, des parcours, la santé mentale reste trop dépendante de structures saturées, de professionnels isolés, de dispositifs bricolés.
La souffrance psychique exige des environnements de soin : lieux, équipes, temps, formation, supervision. Un patient anxieux ne guérit pas dans un système anxieux. Un soignant ne tient pas dans un cadre qui le met en danger.
Les moyens doivent servir à créer de la contenance : des parcours lisibles, des lieux identifiés, une continuité du soin. Sans cela, la chronicité s’installe.
Le troisième levier : l’adhésion populaire
Le football n’aurait jamais changé sans le regard du public. La santé mentale, elle aussi, a besoin d’une révolution culturelle. Tant que la souffrance psychique restera honteuse, cachée, minimisée, les politiques publiques resteront faibles.
Quand une société accepte de dire « nous allons mal », elle devient capable de se soigner. Le Maroc commence à parler, mais il n’a pas encore construit une norme collective qui protège ceux qui souffrent.
Le football marocain a montré qu’un système sécurisé produit de la performance. La santé mentale attend le même courage : une gouvernance claire, des moyens structurés, et une adhésion collective. La souffrance n’a pas besoin de slogans. Elle a besoin de cadres qui tiennent.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










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