Une étude britannique récente (Male Allies UK, 2025) menée auprès de 1 032 garçons de 11 à 16 ans montre que 81% d’entre eux estiment qu’il n’existe pas assez d’espaces pour “être un garçon”, tandis que 79% disent ne pas savoir clairement ce qu’est la masculinité. Ces chiffres parlent du Royaume-Uni. Mais ils font écho à des tensions déjà visibles au Maroc : une étude exploratoire réalisée en 2024 par l’association Médias et Cultures auprès de 1 164 jeunes dans cinq régions du pays décrit elle aussi des masculinités traversées par des contradictions profondes, entre désir de changement et poids des normes héritées.
Après avoir analysé le mythe de la “Strong Independent Woman”, il faut regarder l’autre face du problème : la transformation silencieuse de la figure masculine. Non pas sa disparition, mais son brouillage.
Au Maroc, la figure masculine a longtemps été associée à certaines attentes assez lisibles : être présent, assumer, soutenir, offrir un cadre stable à ceux qui dépendent de vous. Dans ses expressions les plus équilibrées, cette place ne relevait ni de l’affirmation de soi à tout prix, ni de la recherche d’ascendant, mais d’un sens de la responsabilité, nourri par la culture, la transmission et le devoir envers les siens. Au fond, l’homme qui laisse une trace durable n’est pas forcément celui qui brille le plus, mais souvent celui sur qui l’on peut compter lorsque la vie se complique.
Aujourd’hui, beaucoup de garçons grandissent au milieu de représentations masculines multiples, souvent contradictoires. Certaines reviennent pourtant plus souvent que d’autres : d’un côté, une figure masculine associée à la dureté et à la fermeture ; de l’autre, une présence plus floue, plus effacée, qui n’ose plus vraiment assumer ce qu’elle est. Entre ces modèles incertains, beaucoup avancent sans direction claire.
Cette confusion est aggravée par une fracture plus profonde : celle de la transmission interrompue. On répète aux garçons qu’ils doivent être plus sensibles, plus à l’écoute. C’est légitime. Mais qui leur montre concrètement comment devenir un homme responsable ? Qui leur apprend à aimer par les actes, à tenir une parole, à rester présent quand les choses deviennent lourdes ? Trop souvent, on commente ce que l’homme devrait ressentir — sans lui montrer comment incarner concrètement ses responsabilités.
Au Maroc, le contraste est saisissant. Beaucoup de jeunes hommes entendent encore qu’ils doivent être solides, protecteurs, capables de porter une famille — une pression énorme dans un contexte économique difficile. Dans le même temps, ils baignent dans un univers médiatique qui ridiculise la figure masculine, réduit la virilité au corps ou à l’argent, et présente la liberté comme l’absence totale d’attaches. Le résultat : un homme coupé en deux — performant dehors, absent dedans ; visible sur les réseaux, flou dans son foyer.
Il faut être honnête : tout n’était pas idéal dans les anciens modèles. Certaines formes de masculinité ont pu être dures, silencieuses, parfois injustes. Il ne s’agit pas de les glorifier. Mais il serait tout aussi faux de prétendre que tout ce qui structurait l’homme devait être déconstruit. Car il y avait dans ces modèles quelque chose de précieux : l’idée qu’un homme n’existe pas seulement pour lui-même, qu’il a une parole à tenir, une présence à offrir, une responsabilité à assumer.
La “Strong Independent Woman” et “l’Homme libéré” ne procèdent pas d’un projet unique, mais du croisement de multiples évolutions culturelles, économiques et sociales qui finissent parfois par nous dépasser. Le problème est moins leur existence que ce qu’elles deviennent lorsqu’on les érige en modèles sans recul : elles peuvent fragiliser la complémentarité, affaiblir les liens durables et rendre plus floue l’idée même de responsabilité mutuelle. L’essentielest donc moins de savoir qui blâmer que de décider quel genre de femmes et d’hommes nous voulons former pour notre société.
Être libre ne consiste pas à fuir ses responsabilités, mais à les habiter pleinement. Un homme ne s’accomplit ni dans l’image, ni dans l’esquive, mais dans la constance, la fiabilité et la transmission.La question de fondn’est donc pas de savoir s’il faut abolir la masculinité ou la glorifier, mais comment aider une génération de garçons à devenir des hommes solides, justes et fiables.
Par Meriem SMIDI












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