À l’approche du Ramadan, une mutation silencieuse s’opère dans les ruelles des médinas. Ce n’est pas qu’une affaire de commerce ; c’est un rituel de passage. On ne choisit pas une djellaba comme on achète un vêtement de série. Chez le tailleur, on discute de la chute d’un lin, on hésite sur la finesse d’une sfifa ou la régularité des aâkad (boutons de soie) façonnés à la main. Pour beaucoup de Marocains, choisir son beldi à cette période ressemble à un petit protocole d’entrée dans un temps différent.
Le Ramadan impose un autre rythme : les voix baissent, les regards se tournent vers l’intérieur, et le corps lui-même se réajuste. Dans ce décor, le vêtement n’est jamais neutre. Toute l’année, nous portons nos « uniformes » de combat : le costume cintré du bureau, le jean pratique, la tenue standardisée par la mondialisation. Mais dès que le croissant de lune est annoncé, le beldi reprend ses droits.
Porter la djellaba — ou le jabador le vendredi — n’est écrit nulle part comme une obligation religieuse. C’est pourtant un accord tacite, presque inconscient. Enfiler ce vêtement, c’est marquer une rupture avec l’agitation ordinaire. C’est choisir la sobriété plutôt que l’apparat, le confort de l’ampleur plutôt que la contrainte de la coupe ajustée. C’est, en apparence, aligner son extérieur avec le silence intérieur que commande le jeûne.
Il y a dans la coupe du beldiune forme de démocratie spirituelle. Elle incarne le concept de « couvrir » les signes extérieurs de richesse pour ne laisser paraître que l’essentiel. En effaçant les silhouettes, elle met tout le monde dans une égalité commune. Comme si l’habit ne cherchait plus à attirer le regard, mais à l’apaiser.
Derrière chaque pli, il y a le geste du maâlem. En choisissant le beldi, on ne porte pas seulement un tissu, on porte une mémoire. C’est un hommage à une identité qui sait se réinventer, comme on le voit avec le « néo-beldi » des jeunes générations, qui mixent matières légères et coupes urbaines, prouvant que la tradition est un fleuve qui bouge, pas un musée figé.
Pourtant, cette élégance retrouvée pose une question de vérité. Le lien entre beldi et spiritualitén’est pas toujours une ligne droite.Plus qu’une simple habitude vestimentaire, le port du beldi pendant le Ramadan est le miroir d’une volonté profonde : celle d’associer notre patrimoine culturel à notre démarche spirituelle. En drapant notre foi dans les plis d’une djellaba ou d’un jabador, nous affirmons que notre spiritualité n’est pas abstraite, mais qu’elle prend corps dans notre identité marocaine.
Cependant, le beldi pendant le Ramadan peut devenir un paradoxe. Est-il un habit de lumière ou un « costume de vertu » saisonnier ?
Il est parfois tentant de se draper dans la soie pour masquer l’amertume d’une tramdina (l’irritabilité du jeûneur) ou pour s’offrir une respectabilité de façade. On assiste alors à une sorte de « Fashion Week » du sacré, où l’ostentation des tissus coûteux vient contredire l’humilité prônée par le mois sacré. Peut-on parler de spiritualité quand l’habit de prière devient un marqueur de classe sociale ?
Le beldi offre le cadre, mais il ne fait pas la piété. Il est une invitation à la posture intérieure, un rappel soyeux de ce que nous devrions être : plus lents, plus dignes, plus conscients. Au final, une fois les lumières de la ville rallumées après le ftour, le beldi reste unsymbole vestimentaire. C’est à celui qui le porte de décider s’il est une armure pour son orgueil ou, au contraire, l’humble témoin d’une tentative sincère de s’élever.
Le vêtement n’est qu’un signe. Le sens, lui, reste une affaire de cœur.
Par Meriem SMIDI










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