La réforme de la profession d’avocat au Maroc est en train de se transformer en bras de fer politique et institutionnel. Depuis l’adoption en Conseil de gouvernement, le 8 janvier 2026, du projet de loi n°66.23 relatif à l’organisation de la profession, les barreaux multiplient les signaux d’alerte et la mobilisation s’installe dans la durée, sur fond de crainte d’un affaiblissement de l’indépendance de la défense.
Ce que dit le ministère : moderniser, encadrer, rehausser le niveau
Du côté du ministère de la Justice, la justification est constante : après 17 ans d’application du cadre actuel (loi 28.08), l’exécutif estime nécessaire une refonte en profondeur afin de moderniser la profession, améliorer la qualité des services juridiques et adapter l’avocature aux transformations du droit et aux engagements internationaux du Royaume.
Le gouvernement insiste aussi sur la légitimité du processus parlementaire : le texte doit être discuté, amendé et voté dans « l’enceinte naturelle » du législatif, tout en maintenant un principe d’ouverture au dialogue.
Accès à la profession : le nœud de la contestation
C’est sur le mode d’accès que la tension se cristallise. Le projet prévoit un passage au système du concours (au lieu du simple examen) et introduit un niveau de diplôme élevé, autour du master en sciences juridiques (ou équivalences). Les partisans y voient un filtre de qualité et un moyen de mieux maîtriser les flux ; les opposants dénoncent une logique « sélective » qui risque d’exclure une partie des candidats, notamment les profils plus modestes.
Le texte renforce également l’architecture de la formation : année de formation, stage encadré, puis validation. L’esprit de la réforme est clair : produire un avocat davantage outillé, plus spécialisé, tenu par une logique d’actualisation des compétences via la formation continue.
Exercice, ouverture internationale et mandat écrit
Autre bloc important : les formes d’exercice. Le projet élargit l’éventail (exercice individuel, collaboration, structures professionnelles), et ouvre la porte à des modalités de coopération avec des avocats ou cabinets étrangers, avec des règles de contrôle et d’encadrement. Sur le papier, l’objectif affiché est l’attractivité, notamment dans un contexte d’investissement.
Le texte prévoit aussi, pour renforcer la transparence et sécuriser la relation avocat-client, un recours explicite au mandat écrit précisant des informations clés (objet, phase, modalités d’honoraires, etc.).
Immunités, discipline… et lignes rouges pour les barreaux
Le projet comporte des dispositions présentées comme protectrices de la défense : notification au bâtonnier en cas de garde à vue/arrestation liée à l’exercice, règles autour de l’audition, etc.
Mais il contient aussi des points jugés explosifs, notamment l’interdiction de protestations dans les tribunaux pendant les audiences, perçue par nombre d’avocats comme une restriction d’un moyen de pression historique.
Sur la discipline, le texte cherche à accélérer et encadrer les procédures (délais, instruction, voies de recours), ce que le ministère présente comme une rationalisation ; ses opposants redoutent une dynamique de contrôle plus intrusive.
Une bataille qui dépasse le corporatisme
Plusieurs voix au sein de la profession dénoncent un projet qui, selon elles, déplace le centre de gravité de l’autorégulation vers l’exécutif. Dans la presse, l’avocat Youssef Abdelqaoui parle d’une « atteinte » à l’indépendance et à la protection de la défense.
La contestation s’organise : programmes de grève, déclarations d’associations professionnelles et appels au retrait ou à la réécriture du texte.
Reste que, pour l’heure, le bras de fer s’annonce long, tant l’enjeu dépasse le seul périmètre corporatiste : il touche à la qualité du procès équitable et à la place du droit de la défense dans l’architecture judiciaire.










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