Dans un café de quartier à Casablanca, un homme d’une trentaine d’années commande un thé. Il a le visage marocain, le regard d’ici, mais la phrase sort en français, presque sans y penser. Le serveur répond en darija, naturellement. L’homme sourit, tente un mot, trébuche sur un son, puis se rattrape par un rire un peu trop rapide. Rien de grave. Personne ne le frappe. Personne ne l’insulte. Et pourtant, à l’intérieur, quelque chose se contracte : une gêne, une chaleur au visage, une envie de disparaître. Comme si parler, là, était un examen. Comme si l’erreur était une faute morale.
Ce que l’on voit, c’est un Marocain qui “parle mal”. Ce que l’on ne voit pas, c’est la peur derrière la langue : la peur d’être jugé, d’être classé, d’être démasqué. Beaucoup de Marocains ayant grandi à l’étranger connaissent cette scène. Ils reviennent au pays avec des souvenirs, des attaches, parfois une envie profonde de renouer — et découvrent que la darija n’est pas une simple compétence. C’est un lieu d’appartenance. Un code affectif. Une preuve silencieuse que l’on attend d’eux, même quand personne ne le dit.
Et c’est exactement ce que Walid Regragui a pointé, avec une phrase simple : certains joueurs hésitent à parler, parce qu’ils ont peur d’être moqués s’ils parlent darija. Ce détail dit beaucoup plus que ce qu’on imagine. Parce que ces joueurs-là, on les regarde par millions. On admire leur sang-froid, leurs choix, leur puissance. Sur le terrain, ils ne tremblent pas. Et pourtant, dès qu’il faut parler… certains balbutient, se bloquent, se taisent, ou lâchent un rire nerveux pour s’en sortir. Comme si, d’un coup, la langue devenait plus dangereuse qu’un duel dans la surface.
C’est là qu’on confond souvent deux choses. On croit juger la “maîtrise”. En réalité, on juge l’appartenance. Comme si un accent, une faute, une phrase hésitante, pouvaient rendre quelqu’un “un peu moins Marocain”. Alors que ces mêmes joueurs, pour beaucoup, vivent ailleurs. Ils ont grandi entre deux mondes. Ils auraient pu choisir d’autres routes, parfois plus simples, parfois plus confortables. Et ils reviennent. Ils reviennent pour le maillot, pour le pays, pour la famille, pour ce “nous” qu’on ressent quand le Maroc joue. Ça, c’est un message gigantesque : où qu’on vive, on peut rester Marocain d’abord.
Et c’est précisément pour ça que la moquerie fait mal. Parce qu’elle crée une fracture au moment où quelqu’un essaye de recoller. Une personne fait un premier pas — un mot, une tentative, une interview, une phrase maladroite — et au lieu d’être rejointe, elle est repoussée. Résultat : elle retourne à sa zone de confort. Le silence. Le français. Le “laisse tomber”. Et l’on perd, collectivement, une chance de faire société.
La question n’est donc pas : “Pourquoi tu parles pas ?” La vraie question, c’est : “Qu’est-ce qu’on fait, nous, quand quelqu’un essaye ?” Est-ce qu’on corrige pour rabaisser, ou pour élever ? Est-ce qu’on rigole pour exclure, ou pour détendre ? Parce qu’une langue ne revient pas sous pression. Elle revient quand elle redevient sûre. Quand on comprend que l’erreur n’est pas une insulte au pays, mais une preuve d’effort.
On peut être fier d’un joueur qui se bat 90 minutes. On peut aussi être fier d’un joueur qui cherche ses mots, mais qui vient quand même parler. Dans les deux cas, c’est du courage. Et si on veut une équipe forte, un peuple uni, une diaspora qui ose revenir, il faut arrêter de transformer la darija en tribunal.
Au fond, l’appartenance ne se prouve pas par la perfection. Elle se reconnaît à la volonté. Et notre responsabilité collective, ce n’est pas de tester… c’est d’encourager au moment précis où la langue tremble.
Dr Wadih Rhondali – Psychiatre











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