Après cette finale à Rabat, l’émotion n’a pas circulé de façon “pure”. Elle a été prise dans un mélange de frustration, d’injustice ressentie, de fierté blessée et de bruit.
Dans les salons, les cafés, et surtout sur les réseaux, une mécanique s’estmise en route. Ce n’est ni une “folie passagère”, ni une fatalité culturelle. C’est une cartographie de réflexes : ce qui remonte quand l’enjeu devient national, quand on s’est projeté trop fort, quand la déception cherche une sortie.
La première réaction est souvent l’exigence, puis la punition. Perdre n’est plus un aléa du sport : cela ressemble à une faute. Les “il fallait”, “inadmissible”, “hchouma” arrivent vite. On cherche un responsable, on réclame des comptes, on veut une explication immédiate. Parfois, ce n’est pas pour comprendre le jeu ; c’est pour calmer l’impuissance. Le problème, c’est que l’exigence devient vite humiliation : on ne critique plus une action, on attaque une personne.
Sous la sévérité, il y a souvent une inquiétude plus ancienne : celle de paraître “moins” aux yeux du monde — moins moderne, moins solide, moins compétent. Le Maroc s’est longtemps comparé à d’autres puissances, et cette comparaison a laissé une trace : une sensibilité au regard extérieur. Même quand le pays réussit, une partie de nous continue à se juger durement “par prévention”, comme si se punir allait empêcher la honte. Or c’est un piège : cette honte ne protège pas. Elle transforme la déception en amertume et abîme la confiance.
Puis vient une réaction plus discrète : le don de soi. Le Maroc accueille, sur-investit l’honneur de l’invité, met la barre très haut. C’est une force culturelle. Mais quand ce réflexe devient automatique, il épuise : l’effort est pris pour acquis, le succès est minimisé, la reconnaissance manque, et l’injustice remonte. En amazigh, on dit : “Nsskchem tid y ssoufghakh ” — je les ai fait entrer, ils m’ont fait sortir. Cette phrase résume une blessure : donner beaucoup, puis se sentir déçu du retour.
On peut faire une hypothèse : ces réflexes sont des protections construites dans un passé d’incertitudes, de ruptures, de compétition pour exister. Dans ces contextes, on apprend à prouver, sur-performer, sur-donner. Ce ne sont pas des défauts : ce sont des stratégies. Mais une stratégie devient un piège quand elle continue à fonctionner alors que le contexte change.
La question n’est pas d’interdire la colère, ni d’imposer un calme artificiel. La question est : que faisons-nous de l’émotion collective ? Est-ce qu’on la transforme en violence verbale et en honte, ou est-ce qu’on apprend à rester exigeants sans devenir cruels ?
On peut garder l’ambition sportive, mais enlever le tribunal. Garder la fierté, mais desserrer la honte. Garder l’accueil, mais avec des limites. C’est peut-être cela, la dignité : se regarder en face, reconnaître l’effort, et rester humains.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre


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