« Revenir aux sources » : l’expression circule partout, au point d’en devenir presque automatique. On la prononce après un voyage, une déception, un virage de vie, parfois même comme une simple formule de politesse. Pourtant, au Maroc, elle porte une charge intime et collective bien plus dense qu’il n’y paraît : elle renvoie à une quête d’équilibre entre l’élan vers le monde et l’attachement à ce qui fonde l’identité.
Mais de quelles « sources » parle-t-on réellement ? Pour certains Marocains, ce retour signifie retrouver la famille, le quartier, la terre d’origine, les rituels simples qui rassurent : le goût d’un plat, une langue parlée sans effort, une prière, une odeur d’enfance, une place de village. Pour d’autres, c’est moins géographique que mental : une manière de se réconcilier avec des valeurs — pudeur, solidarité, respect des anciens, sens du collectif — que la vitesse du quotidien ou l’attrait de l’ailleurs auraient émoussées.
D’où la question qui dérange : peut-on « revenir » quand on n’est jamais parti ? Oui, répondent ceux qui estiment qu’on peut s’éloigner sans bouger, par le mode de vie, la pression sociale, le mimétisme culturel ou la fatigue intérieure. Le retour aux sources devient alors un retour à soi, une remise en ordre, parfois une sobriété choisie : « je ralentis », « je reprends mes repères », « je retrouve ma boussole ».
Ce mouvement s’explique aussi par une réalité contemporaine souvent tue : le « retour » est parfois une réponse à l’épuisement moderne. Stress urbain, rythme de travail, instabilité économique, multiplication des exigences sociales, sentiment d’étouffement… Pour une partie des Marocains, revenir aux sources n’est pas d’abord un choix identitaire, mais une respiration. Une façon de retrouver de la simplicité, de rompre avec le paraître, de reconstruire une stabilité émotionnelle. Dans ce sens, le retour aux sources peut devenir une forme de protection morale, voire une démarche thérapeutique : se recentrer pour ne pas se perdre.
Reste une ambiguïté : ce retour est-il un reniement des expériences passées ? Pas forcément. Il peut être une synthèse, une tentative de concilier les apprentissages d’un parcours avec une identité profonde. Mais il peut aussi être vécu comme un aveu d’échec, notamment après une adaptation difficile à l’étranger ou à un nouveau modèle social. Et c’est ici que s’impose une autre dimension, décisive au Maroc : le regard des autres. Dans l’imaginaire collectif, revenir peut être célébré comme une preuve de maturité et de sagesse, mais aussi soupçonné d’être un recul, une capitulation, un rêve abandonné. Cette tension pèse sur les individus, qui oscillent entre l’envie d’assumer leur choix et le besoin de le justifier.
À force d’être répétée, l’expression s’est vulgarisée et parfois vidée de sa portée philosophique. Pourtant, sa vérité demeure : le « retour aux sources » n’est pas une destination universelle, mais un chemin personnel. On ne revient jamais identique, et les sources elles-mêmes changent. Dès lors, chacun construit sa propre définition : retour aux traditions, à la foi, à la famille, à un rythme plus humain, ou simplement à soi. Et c’est peut-être là le sens le plus juste : le retour aux sources n’est pas un retour en arrière, mais une tentative de retrouver l’essentiel.
Par Salma Semmar










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