Il est 16h30. Dans un bureau d’administration à Casablanca, une salle de classe à Salé, ou une cuisine en mouvement à Marrakech, quelque chose change dans l’air. Les klaxons deviennent plus secs. Les phrases se raccourcissent. Les visages se ferment. Le réflexe, souvent, c’est de moraliser. De transformer la fatigue en défaut de caractère. De croire que l’irritabilité est un manque de foi, ou que la difficulté à tenir est une faiblesse. Mais la réalité, la vraie, est plus nuancée et c’est précisément là que le Ramadan mérite d’être regardé avec respect.
Parce que pour beaucoup, le Ramadan fait du bien. Il rassemble, il ralentit, il remet du sens. On se retrouve. On se parle autrement. On mange moins, on pense plus. On retrouve une forme de discipline intérieure qui calme le bruit du monde. On s’autorise un retour à soi — et parfois, c’est la première fois de l’année.
Et puis, pour d’autres, ce mois ouvre une autre expérience : plus difficile, plus brute. Pas parce qu’ils “ne veulent pas”, mais parce que leur corps n’a pas été préparé, parce que leur sommeil est déjà fragile, parce que leur équilibre psychique est déjà tendu. Ou tout simplement parce qu’ils le traversent seuls, loin du foyer, loin de la table partagée, loin de ce “nous” qui soutient. Le Ramadan, dans ces cas-là, ne crée pas la souffrance : il la révèle, il l’exacerbe, il lui enlève ses anesthésies habituelles.
Dans les premiers jours, beaucoup de gens décrivent la même sensation : la tête lourde, le seuil de tolérance qui baisse, la nervosité qui surgit sans prévenir. Ce n’est pas un mystère spirituel. C’est souvent une transition trop brutale. Le cerveau déteste les chocs. Il adore les passages progressifs. Quand on coupe d’un coup le café, le sucre, la nicotine, et qu’en plus on décale le sommeil, on met le système nerveux en mode alerte. L’émotion prend la place du pilote. La retenue devient plus coûteuse. Et dans une société déjà sous pression — transport, travail, préoccupations économiques, charge mentale — ce coût-là se paie vite : dans la façon de parler, dans la façon de répondre, parfois dans la façon de blesser.
Il y a aussi une réalité sociale plus silencieuse : la solitude. On parle beaucoup du Ramadan comme d’un mois de famille. Mais il existe un Ramadan des chambres d’étudiants, des gardiens, des travailleurs loin de chez eux, des personnes âgées, des divorcé(e)s, des gens en conflit avec leur famille, des gens en deuil. Pour eux, la journée est longue, pas seulement parce qu’on ne mange pas : parce que personne ne demande « ça va ? », parce qu’il n’y a pas de table où se poser, parce que le mois qui réunit les autres peut accentuer leur sentiment d’être dehors.
Alors qu’est-ce qu’on fait avec cette réalité, sans moraliser, sans dramatiser, sans transformer le Ramadan en problème à “gérer” ?
On commence par reconnaître une chose simple : on ne prépare pas le Ramadan le premier jour. On le prépare avant — comme on prépare un voyage. Pas avec des grandes théories, mais avec des gestes discrets qui changent tout.
Dans les jours qui précèdent, il y a une forme de douceur intelligente : réduire un peu le volume des repas de midi pour que le corps ne tombe pas de haut ; commencer à “baisser le son” du café au lieu de l’éteindre d’un coup ; avancer le coucher par petites marches, comme on réapprivoise un rythme ; renforcer un petit-déjeuner plus stable quand on en a encore la possibilité, pour apprendre au corps la régularité plutôt que le choc.
Ce sont des détails, oui. Mais au Maroc, on sait ce que c’est que les détails : c’est ce qui fait qu’un foyer tient, ou qu’il craque. Et l’enjeu n’est pas seulement physiologique. Il est relationnel. Un cerveau moins en alerte, c’est une parole moins dure. Un corps moins agressé, c’est une maison plus respirable. Un rythme moins violent, c’est une spiritualité plus disponible.
Parce qu’au fond, ce mois sacré ne se joue pas seulement dans ce qu’on mange ou pas. Il se joue dans ce qu’on retient, dans la façon dont on s’adresse, dans l’espace qu’on laisse à l’autre quand il fatigue. Et peut-être que l’un des vrais exercices du Ramadan, aujourd’hui, c’est celui-là : apprendre la transition…
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre


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