Le retour commence parfois par un geste banal : la clé dans la serrure, la porte qui grince, une odeur d’humidité qui colle aux vêtements. On s’attend au soulagement. Et pourtant, il n’est pas rare que le corps réponde par l’inverse : cœur qui s’emballe, nuque tendue, réflexe de scruter le ciel. On rentre, mais le système nerveux reste en alerte.
Ce qu’on voit, ce sont les murs fragilisés et les rues à nettoyer. Ce qu’on voit moins, c’est la fissure dans le sentiment de sécurité. Une inondation ne déplace pas seulement des objets : elle déplace la confiance. Quand on a perdu un toit, des papiers, des souvenirs, parfois un proche, ce n’est pas un “dégât” : c’est une rupture de continuité. Et cette rupture s’imprime dans le corps.
Après une menace majeure, beaucoup de réactions au retour sont normales. Hypervigilance, insomnie, irritabilité, difficulté à se concentrer, trous de mémoire, images qui reviennent sans prévenir, évitement de l’eau ou de certains lieux : ce sont souvent des tentatives d’adaptation. Le problème commence quand l’alerte ne redescend plus, quand l’événement ne devient pas un souvenir mais un présent qui se rejoue.
Dans l’immédiat, on aide mieux en redonnant trois choses : sécurité, dignité, pouvoir d’agir. Protéger sans envahir. Écouter sans forcer. Orienter sans humilier. Forcer quelqu’un à “raconter” peut faire déborder ; ce qui stabilise, c’est d’abord le concret, le lien, la maîtrise retrouvée. Parfois, un micro-retour au corps suffit à refaire baisser la vague : respirer plus lentement, sentir ses appuis au sol, nommer ce qui est là — “je suis ici, maintenant”.
Le collectif peut réparer… à condition de ne pas confondre aider et exposer. Après une catastrophe, une règle simple devrait tenir : la détresse n’est pas un contenu. Filmer une famille effondrée, diffuser des visages, des larmes, des maisons éventrées, puis “commenter” — même avec de bonnes intentions — peut devenir une seconde violence. Aider, ici, c’est protéger l’intimité : demander le consentement avant toute photo, organiser les distributions à l’abri des regards, prévoir un endroit calme où souffler, désigner une personne repère qui trie l’urgence (papiers, école, soins, relogement) sans interroger l’intime. Et penser aux enfants : routine minimale, adultes stables, mots simples qui valident la peur.
Dans les familles, les mots peuvent soigner… ou enfermer. “Hamdoulillah, tu es vivant” peut soutenir — et devenir toxique si cela sert à interdire la peine. On peut faire court, juste, respirable :
— À dire : “Je te crois.” “C’est normal que ton corps reste en alerte.” “On fait une chose à la fois.” “Kidayr(a) ?” “Chnoukhassk daba ?”
— À éviter : “Oublie.” “Sois fort.” “D’autres ont pire.” “C’est fini maintenant.”
— À faire : proposer un plan simple (sommeil, repas, papiers, école, un proche à appeler), limiter l’exposition aux vidéos anxiogènes, et passer le relais si la personne s’isole, s’effondre, ou se met en danger.
Consulter n’est pas dramatiser. C’est ajuster l’aide quand certains signaux s’installent et empêchent de vivre : insomnie sévère qui dure, cauchemars ou flashs envahissants, évitement qui s’étend, crises d’angoisse répétées, alcool ou substances pour “tenir”, idées noires. Ce n’est pas une faiblesse : c’est un système de protection resté bloqué.
Et il existe un retour plus dur encore : revenir quand la maison n’existe plus. Là, on ne reconstruit pas seulement un bâtiment : on reconstruit une identité. La maison, ce n’est pas un toit ; c’est un ensemble de repères, de routines, de voisinage, de places dans la famille. Quand tout cela disparaît, il y a un deuil — souvent sans rituel, donc sans espace pour être reconnu. La vraie question devient collective : comment reconstruire des murs sans laisser des vies habiter, longtemps, l’insécurité ?
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










Contactez Nous