Une phrase suffit parfois à révéler un malaise beaucoup plus profond. En lançant son désormais célèbre « Reste là-bas » aux compétences marocaines de l’étranger, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, pensait probablement bousculer les mentalités. Mais au-delà de la maladresse politique et institutionnelle, cette sortie médiatique a eu un effet secondaire inattendu et dévastateur : elle a agi comme un déclencheur, libérant une parole anti-diaspora décomplexée sur les réseaux sociaux et ravivant une fracture dangereuse entre Marocains « de l’intérieur » et « de l’extérieur ».
Le procès de l’arrogance
Il suffit de parcourir les sections de commentaires sous les articles relatant l’affaire pour prendre le pouls de cette division. Si de nombreux internautes se sont indignés de la forme, d’autres se sont engouffrés dans la brèche ouverte par le ministre pour instruire le procès à charge des Marocains Résidant à l’Étranger (MRE).
On y lit des diatribes virulentes accusant la diaspora de se comporter comme des « citoyens supérieurs » qui viendraient donner des leçons au pays. Certains commentaires, portés par une hostilité palpable, n’hésitent pas à qualifier ces MRE de gens « maléduqués, méchants et irrespectueux », exigeant d’eux qu’ils changent de comportement s’ils veulent s’intégrer.
En utilisant un ton cassant et en sous-entendant que la diaspora agit par vanité (comme si elle pensait faire un « cadeau »), le discours ministériel a, de fait, validé cette rancœur latente. Il a transformé un débat stratégique sur l’attractivité économique en un affrontement identitaire stérile.
L’angle mort d’une migration de privilège
Cette hostilité repose pourtant sur un malentendu sociologique majeur. Ryad Mezzour est né à Rabat, a été diplômé de la prestigieuse ETH Zurich, et a commencé sa carrière en Suisse avant de revenir occuper de hautes fonctions au Maroc. Si certains internautes saluent sa clairvoyance stratégique et son intégrité, il faut reconnaître que son parcours correspond à une trajectoire d’élite qui occulte l’expérience de la grande majorité des MRE.
Comme le rappelle très justement un autre internaute pour défendre la diaspora, cette dernière fait souvent face à des défis immenses, souffrant parfois « de racisme et de limitation des libertés dans les pays d’accueil » tout en restant fière de ses origines. Résumer les Marocains du monde à une poignée de diplômés arrogants exigeant un tapis rouge, c’est invisibiliser les ouvriers, les chauffeurs, les petits commerçants et les familles entières qui se sacrifient au quotidien.
Le coût intime de l’exil
Opposer les Marocains entre eux est d’autant plus injuste que la solidarité de la diaspora est mathématiquement irréfutable. Avec plus de 122 milliards de dirhams de transferts en 2025, les MRE restent le premier filet de sécurité du Royaume.
Cependant, réduire ce lien à un flux financier ou à un simple devoir patriotique, c’est méconnaître l’épaisseur humaine de la migration. Un commentateur anonyme a résumé cette complexité avec beaucoup de poésie et de justesse : beaucoup de Marocains du monde font un travail colossal pour leur pays depuis l’étranger, tout simplement parce qu’ils « ont deux chez eux ». Le retour au pays, ou même l’investissement à distance, engage une réalité psychique lourde : des loyautés partagées, le déracinement des enfants, et le vertige de devoir tout reconstruire.
Un partenariat adulte
La responsabilité d’un homme d’État n’est pas de distribuer les bons points de patriotisme ou d’opposer les citoyens selon leur code postal géographique. Elle est de créer un écosystème de confiance.
Le Maroc a besoin de toutes ses forces vives. Le vrai défi d’aujourd’hui n’est pas de savoir si la diaspora fait un « cadeau » à son pays, mais d’apprendre à lui parler dans un partenariat adulte. Car les Marocains du monde ne sont ni des distributeurs automatiques de devises, ni des citoyens de seconde zone. Ils sont le Maroc, au-delà des frontières. Et cela exige, avant tout, du respect.
Dr Wadih Rhondali – Psychiatre











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