La récente polémique autour de la phrase adressée par le ministre Ryad Mezzour à la diaspora (« Tu es rentré chez toi, et alors ? ») a provoqué une onde de choc. Au-delà de la maladresse — pour laquelle il s’est depuis excusé —, cette séquence a touché un nerf à vif.Si cette phrase a tant blessé, c’est parce qu’elle résume à elle seule l’immense angle mort de nos institutions : le déni du coût psychologique, social et intime que représente le retour au pays.
En tant que fils d’ouvrier immigré rentré m’installer au Maroc il y a un peu plus de deux ans, et en tant que psychiatre, je sais que l’injonction au retour s’accompagne souvent d’un profond malentendu.
Le mythe du retour « naturel »
Dans l’imaginaire institutionnel, le retour au Maroc est vu comme une évidence, une simple formalité : le pays vous ouvre les bras, vous reprenez votre place, fin de l’histoire.
Pourtant, en clinique, on observe une réalité bien plus complexe. Le retour n’est jamais un simple « retour ». C’est une nouvelle émigration. Revenir, c’est s’arracher une deuxième fois. C’est faire le deuil de la vie qu’on avait construite ailleurs, de ses repères, parfois de ses amis ou de la stabilité acquise à la sueur de son front. Balayer cela d’un revers de main avec un « et alors ? » revient à nier la violence de cet arrachement.
Le retour ne se négocie pas qu’avec un passeport
On résume souvent l’attractivité du pays à des incitations fiscales ou des opportunités économiques. C’est une erreur de diagnostic.Le retour ne se décide pas seulement avec un passeport, un contrat ou un salaire. Il se négocie aussi avec la mémoire, l’identité, la famille, et parfois la culpabilité.
Pour beaucoup d’enfants d’immigrés de la classe ouvrière, rentrer au Maroc déclenche un vertige identitaire. Il y a la peur de décevoir les parents qui ont tout sacrifié pour partir. Il y a la crainte du déclassement social. Il y a l’angoisse du regard des autres, ce fameux tribunal social qui oscille entre le reproche (« tu te crois supérieur parce que tu viens de l’étranger ») et la suspicion d’échec (« s’il est rentré, c’est qu’il n’a pas réussi là-bas »).
Une diaspora, mille réalités invisibles
Le discours public s’adresse presque exclusivement à ce qu’il perçoit comme un vivier de cerveaux ou un gisement de devises : les ingénieurs, les cadres supérieurs de la finance, les entrepreneurs de la tech. Mais la diaspora, c’est aussi et surtout les travailleurs de l’ombre, les petits commerçants, les chauffeurs, ou leurs enfants qui tentent l’aventure du retour sans aucun filet de sécurité.
Pour un haut cadre muté par sa multinationale, le retour est amorti. Mais en consultation, j’écoute une autre réalité. Je pense par exemple à ce patient, la trentaine, rentré avec ses économies pour ouvrir une petite structure. Ce jeune issu de l’immigration ouvrière rentrait par conviction. En quelques mois, face aux murs administratifs et au manque de lisibilité, l’élan s’est brisé. Le choc s’est transformé en un véritable parcours du combattant, le menant à un sentiment d’isolement total dans son propre pays et au développement d’un syndrome dépressif sévère. Son histoire n’est pas une exception, c’est une donnée clinique récurrente.
Ce que l’État doit comprendre (et ce qu’il peut faire)
Ce que les Marocains du monde attendent lorsqu’ils rentrent, ce ne sont pas des applaudissements de la part des ministres, ni des privilèges indus. Ce qu’ils réclament, c’est un « onboarding » national.
C’est la reconnaissance que leur trajectoire est spécifique. C’est un accompagnement qui va au-delà du simple guichet d’investissement. C’est la compréhension que derrière chaque retour, il y a un risque colossal, une prise de danger personnelle et familiale qui mérite, à défaut de tapis rouge, un respect inconditionnel.
Vers un dialogue de fond
Ce n’est pas au psychiatre de dicter la politique industrielle ou migratoire. Mais c’est son rôle d’ausculter le corps social et de mettre des mots sur ce que les chiffres ne disent pas.
C’est dans cet esprit d’utilité publique, et pour sortir de la stérile indignation des réseaux, que j’ai proposé au ministre Ryad Mezzour, qui a accepté de me recevoir pour un entretien de fond. Le but de cet échange ne sera pas de refaire le procès d’une petite phrase, mais de mettre enfin ces réalités invisibles sur la table. Comment passe-t-on d’un discours qui réclame des « compétences » à une politique qui accueille des êtres humains ?
La diaspora marocaine n’est pas qu’un gisement de devises ou un vivier de cerveaux. Elle est un fragment de la Nation, avec ses cicatrices et ses espoirs. La question n’est plus de savoir si elle mérite mieux. C’est de savoir si nous sommes prêts à l’entendre.
Par Wadih Rhondali – Psychiatre



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