Le paysage linguistique du Maroc est marqué par un phénomène aussi ancien que vivant : la diglossie. Ce terme désigne la coexistence de deux variétés linguistiques qui n’occupent pas les mêmes fonctions sociales. D’un côté, la « variante haute » : celle de l’école, de l’administration, des discours officiels, perçue comme prestigieuse, normée, légitime. De l’autre, la « variante basse » : la langue maternelle, celle du foyer, des rires, des colères et des confidences, apprise naturellement, mais longtemps cantonnée à l’informel.
Pendant des décennies, le Tamazight a été enfermé dans ce rôle de langue du quotidien, riche en émotions mais tenue à distance des savoirs académiques et scientifiques. Depuis sa reconnaissance comme langue officielle, un basculement historique s’opère. Le défi est désormais clair : comment faire de cette langue du cœur une langue du savoir, capable de nommer le monde contemporain, ses technologies, mais aussi ses fragilités psychiques ?
C’est précisément à ce carrefour que s’est jouée, presque par hasard, notre expérience familiale à El Ksiba. Tout est parti d’une demande simple : traduire en tamazight quelques courtes vidéos de vulgarisation en santé mentale réalisées par mon mari, psychiatre et spécialiste en neurosciences. Autour de la table, nous étions cinq locuteurs. L’exercice semblait évident. Il s’est transformé en un véritable laboratoire linguistique de plus de deux heures… pour à peine deux vidéos de trente secondes.
L’ambiance était vive, joyeuse, parfois électrique. Chacun proposait : « Non, on dit plutôt comme ça », « Cette expression est plus juste ». Ma tante, qui pratique le Tamazight au quotidien dans son travail, apportait une langue vivante, actuelle, vibrante. Mon père, lui, pesait chaque mot, attentif aux nuances, rappelant que la langue n’est jamais neutre, elle porte une vision du monde.
Mais très vite, un mur est apparu. Comment dire « le corps », « la colère », « accepter » sans perdre la finesse thérapeutique du propos ? À ce moment-là, quelqu’un a lâché, presque malgré lui, que le Tamazight manquait peut-être de mots pour ces réalités modernes, comme s’il restait prisonnier d’une « variante basse », puissante pour dire la vie quotidienne, mais démunie face aux concepts contemporains.
C’est alors que mon oncle, profondément attaché à l’amazighité, est intervenu avec une conviction tranquille : la langue ne manque pas de ressources, c’est notre usage qui s’est appauvri. Le véritable enjeu est là. Une langue officielle ne le devient pas par décret seulement, mais par l’effort collectif de celles et ceux qui la font entrer dans l’école, dans les sciences, dans le débat public, et aujourd’hui dans le numérique.
Passer d’une langue apprise sur les genoux des grands-mères à une langue capable de structurer un discours sur la santé mentale demande un travail conscient. En cherchant ces mots, en débattant de chaque nuance, nous ne faisions pas que traduire, nous participions, modestement, à l’élévation de notre langue au rang de langue de savoir.
Cette expérience m’a rappelé que la revitalisation linguistique n’est pas l’affaire des institutions seules. Elle nous concerne tous : les locuteurs héritiers qui doivent réactiver une langue parfois mise en veille, les nouveaux apprenants qui y apportent une exigence de précision, et tous ceux qui utilisent aujourd’hui les réseaux sociaux et les médias pour faire sortir le Tamazight du cercle familial et l’installer dans l’espace public.
Défendre l’amazighité, ce n’est pas seulement célébrer un héritage. C’est l’utiliser pour parler du présent, de nos émotions, de notre santé, de nos fragilités. Une langue ne meurt pas par manque de mots. Elle s’éteint quand ses enfants cessent de la faire circuler — dans leurs voix, et désormais, sur leurs écrans.
Par Meriem SMIDI










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