Ils s’appellent Aziz Akhannouch, Othmane Benjelloun ou encore Anas Sefrioui. Ces noms dominent les classements des fortunes marocaines, sans pour autant occuper les premiers rangs en Afrique. Chacun s’est imposé dans son domaine : le premier, homme politique et patron du groupe Akwa, a bâti un empire énergétique ; le second, doyen des banquiers, règne sur un réseau financier tentaculaire ; le troisième, autodidacte de l’immobilier, a su diversifier ses affaires au Maroc comme à l’étranger. Leur point commun : rien n’était écrit d’avance. Ils doivent leur ascension à une combinaison d’opportunités, de ténacité et de relais d’influence.
Pourtant, dans l’opinion publique, ces fortunes colossales inspirent autant l’admiration que la méfiance. Leurs réussites spectaculaires sont souvent interprétées comme le fruit du favoritisme, renforcé par leur image distante. Mal conseillés en communication, ces magnats apparaissent comme déconnectés de la réalité quotidienne des Marocains. Le fait qu’ils ne soient guère visibles dans les lieux de culte ou aux côtés du peuple lors d’événements populaires accentue cette impression d’isolement.
Pour certains, ils incarnent la réussite prédatrice, faite d’opportunisme et de soif de profits. Pourtant, leur philanthropie discrète et leur attachement patriotique sont reconnus par leur entourage. Mais cette générosité invisible ne suffit pas à combler le fossé de perception entre élites et citoyens.
Au-delà des parcours individuels, il est indéniable que ces grandes fortunes occupent une place centrale dans l’économie nationale. Leur influence s’étend bien au-delà de leurs secteurs d’activité, puisqu’elles interviennent dans la création d’emplois, l’investissement et le financement de projets structurants. Pourtant, une partie de la population estime que l’impact direct de cette richesse sur le quotidien des Marocains reste limité, en particulier lorsqu’il s’agit de répondre aux attentes urgentes en matière de pouvoir d’achat, de santé ou d’éducation. Cette perception nourrit un débat constant sur la répartition équitable des richesses et sur le rôle que devraient jouer les élites économiques dans la réduction des inégalités.
Ce sentiment de déconnexion n’est pas une spécificité marocaine. Dans de nombreux pays, les milliardaires cristallisent à la fois l’admiration et la critique : ils sont perçus comme des symboles de réussite nationale, mais aussi comme des figures éloignées des réalités sociales. Au Maroc, cette dualité est d’autant plus marquée que la vie chère et le chômage alimentent l’idée que ces élites vivent dans un monde parallèle. Pourtant, plusieurs de ces personnalités s’investissent dans des initiatives sociales ou humanitaires, même si leur générosité reste discrète et peu médiatisée. Le véritable enjeu réside dans la capacité à réconcilier la réussite privée avec l’intérêt collectif, afin de restaurer la confiance entre citoyens et élites économiques dans une perspective de transparence et d’équité.
Le cas d’Aziz Akhannouch illustre cette tension au plus haut point. À la fois chef du gouvernement et homme le plus riche du pays, il cristallise les soupçons de conflit d’intérêts dans un contexte de vie chère, malgré son retrait annoncé de la gestion directe de ses affaires. Peut-on servir l’intérêt général tout en incarnant la puissance économique ? La question reste ouverte.
Ce malaise révèle un défi plus large : repenser la relation entre réussite privée et engagement public. Car si les grandes fortunes participent au développement du pays, leur rejet traduit une fracture sociale et symbolique. Pour restaurer la confiance, il faudra ouvrir un débat de fond sur la place des élites économiques dans une société en quête d’équité et de reconnaissance.
Par Mounir Ghazali