Je suis une femme amazighe du Moyen Atlas, de El Ksiba n Mouha ou Saïd, un village qui porte le nom d’un homme qui a résisté. Chez nous, même les lieux se souviennent. La mémoire n’est pas un concept, elle est inscrite dans les noms, les voix, les gestes.
Quand j’étais enfant, le Tamazight était la langue de la maison. Celle de ma mère, de la cuisine, de la tendresse et de la colère. Elle n’avait pas besoin d’être officielle pour exister. Elle était simplement vivante. Puis il y a eu l’école, le silence, le décalage. Le moment où l’on comprend que la langue que l’on parle chez soi ne compte pas vraiment dehors.
Aujourd’hui, le Tamazight est langue officielle. Le Tifinagh est visible sur les panneaux, les bâtiments publics, les documents. C’est une avancée historique. Mais beaucoup d’Amazighs ressentent aussi quelque chose de plus trouble, une fierté mêlée d’un léger vide. Comme si la reconnaissance était arrivée… sans réparer entièrement la blessure.
Car une langue ne vit pas seulement par des lois ou des alphabets. Elle vit par la transmission. Et le paradoxe actuel est profond : la langue Amazighe officielle n’est ni le Tarifit, ni le Tachelhit, ni le Tamazight du Moyen Atlas, mais une standardisation. Et le Tifinagh, dans la majorité des cas, n’est pas maîtrisé par les adultes qui ont pourtant porté cette langue touteleur vie. Autrement dit, on est en train de créer une amazighité écrite pour la génération à venir, mais sans toujours pouvoir s’appuyer sur la mémoire affective de celle qui précède.
Les enfants apprendront des graphèmes et des phonèmes. Mais les récits, la chaleur, la musicalité, la langue des mères et des grands-mères ne se trouvent pas dans les manuels. Elles se trouvent ailleurs, dans la relation, dans la voix, dans l’intime. Et lorsqu’une génération a été blessée dans sa langue, elle ne peut pas toujours la transmettre sereinement, même quand elle est enfin reconnue.
Mon rapport au Tifinagh est né de cette fracture. Il est venu d’une rencontre. Quand mon mari, spécialisé dans les neurosciences, m’a vue en difficulté face à cet alphabet censé être le mien, il n’a pas jugé. Il a voulu apprendre. Ensemble, nous avons créé Tifinagh Express, pour que tous les Marocains puissent accéder à cet alphabet sans peur ni honte. Pas pour faire joli, mais pour transformer un mur en pont. Voir un Marocain non Amazighophone s’engager ainsi dans notre culture est, pour moi, l’un des plus beaux signes que l’amazighité n’est pas une affaire de loi, mais de respect et de choix.
Le chemin reste escarpé. J’entends encore trop souvent : « À quoi bon l’apprendre si cela ne sert à rein ? ». À ceux-là je réponds que l’utilité d’une langue ne se mesure pas seulement à sa valeur marchande, mais à la solidité des racines qu’elle offre.
Mon message est celui de l’espoir. L’espoir que chaque Marocain comprenne que cet alphabet est un trésor national qui nous grandit tous, un patrimoine immuable. Nous avons survécu à l’isolement dans les montagnes, nous brillerons désormais par notre culture et notre créativité.
En ce Yennayer, je pense à ma mère. Sa voix est ma première école. C’est elle qui m’a transmis le Tamazight, sans livres ni alphabet, mais avec une présence, une chaleur, une langue qui vivait dans son souffle. Elle n’a jamais vu le Tifinagh sortir de l’ombre. AmmanouAmmanou, la marque de vêtements que j’ai créée en sa mémoire, mêlant motifs amazighs et écriture tifinagh, est ma façon de prolonger ce qu’elle m’a donné. Et à travers les femmes amazighes qui tissent, cousent et transmettent, sa culture continue de vivre.
La langue Amazighe ne sera pas sauvée seulement par des politiques publiques. Elle le sera quand elle redeviendra une langue que l’on ose habiter.
Nous ne sommes pas en train de disparaître.
Nous sommes en train de nous réapprendre.
Par Meriem SMIDI










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