Le paysage culturel marocain est en ébullition. Entre les injonctions de l’académisme linguistique et la tyrannie des algorithmes, les créateurs de contenu et les artistes se retrouvent pris en étau. Récemment, un échange symbolique a mis en lumière cette tension : d’un côté, la frustration du cinéaste d’Al Hoceima, Tarik El Idrissi, face aux puristes de la langue Amazighe ; de l’autre, le diagnostic sans appel du psychiatre DrWadih Rhondali sur l’épuisement de nos infrastructures humaines numériques.
Tout part d’un titre, d’un mot en Tifinagh sur une affiche de film. Pour Tarik El Idrissi, réalisateur engagé et figure de proue du cinéma du Rif, l’art ne peut s’épanouir dans une« correction académique absolue ». Dans une publication qui a fait grand bruit, il s’insurge contre ces universitaires qui se précipitent pour corriger l’orthographe de ses films, au détriment de la créativité, de l’oralité et de l’identité locale.
« Une langue n’est pas un musée. Une langue est vivante, organique, changeante », dit-t-il. Pour lui, l’obsession de la norme détruit l’essentiel : la voix de l’artiste. En citant Quentin Tarantino (Inglourious Basterds) ou John Singleton, il rappelle que la force d’une œuvre réside souvent dans sa capacité à briser les codes, à embrasser la langue de la rue et l’imperfection. En voulant trop « corriger » l’Amazigh, ne risque-t-on pas de le figer dans une forme morte ?
Cette pression exercée sur les créateurs pour qu’ils se conforment à un moule, qu’il soit linguistique ou technique, trouve un écho frappant dans la dernière chronique du psychiatre Dr Wadih Rhondali. Il y théorise la « Taxe d’Utilité » : ce tribut épuisant que les créateurs« utiles » (médecins, enseignants, artistes) doivent payer pour exister dans l’espace public.
Selon Dr Rhondali, l’optimisation algorithmique n’est plus un outil, mais un but en soi. Un créateur ne se concentre plus sur son message, mais sur le « conteneur » : montage millimétré, musiques tendances, accroches agressives. C’est la loi de Goodhart appliquée à la culture : lorsqu’une mesure, l’engagement ou la perfection orthographique, devient l’objectif, elle cesse d’être une bonne mesure.
Le constat est alarmant, cette course à la perfection normative et à l’hyper-performance crée une « Fusion Identitaire » où l’estime de soi de l’artiste finit par dépendre d’un tableau de bord ou d’une validation académique. Le résultat ? Un épuisement professionnel structurel et une jeunesse qui déserte les espaces publics saturés.
Face à cette « extraction de l’attention », Dr Wadih Rhondali propose un nouveau paradigme : la Durabilité Cognitive. Il s’agit de concevoir des systèmes (et des sociétés) qui récompensent le sens et l’agentivité plutôt que le temps captif ou la conformité aveugle.
Le combat de Tarik El Idrissi pour une langue Amazighe « qui respire » et l’appel du Dr Wadih Rhondali pour des algorithmes régénératifs sont les deux faces d’une même pièce. Tous deux réclament la souveraineté de l’humain sur la machine et sur la norme rigide.
Pour que la création marocaine utile survive, qu’elle soit cinématographique ou numérique, il est temps d’exiger des « métriques de sens ». Comme le conclut Dr Rhondali, il faut cesser de vouloir « hacker » le système pour plaire aux algorithmes ou aux puristes : « Mettez l’utilité au volant ». Car c’est précisément dans la liberté du « risque » et de la « musique d’une voix » que naît véritablement l’art.
Par Meriem SMIDI










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