Il est huit heures du matin. Dans un bus déjà plein, un homme regarde défiler la ville sans vraiment la voir. Il connaît ce trajet par cœur. Il arrive toujours à l’heure. Il travaille depuis des années. Quand on lui demande comment il va, il répond comme beaucoup d’autres : « Ça va, on tient. »
Ce que l’on voit, c’est un salarié ordinaire, fiable. Ce que l’on ne voit pas, c’est l’effort permanent que demande ce simple fait de tenir.
Au Maroc, le travail ne sert pas seulement à gagner sa vie. Il sert à exister socialement. Travailler, c’est être digne, responsable, légitime. Ne plus y arriver, ou s’y sentir inutile, humilié, invisible, touche directement à l’identité.
Beaucoup de souffrances liées au travail ne prennent jamais la forme d’un burn-out ou d’un arrêt. Elles restent diffuses, banalisées. Elles se glissent dans des phrases anodines : « Je suis fatigué », « C’est une période », « Il faut bien travailler ». Elles s’installent d’abord dans le corps.Il existe une fatigue qui ne disparaît pas avec le repos. Une fatigue qui touche le sens même de ce que l’on fait. Beaucoup disent : « Je fais ce qu’il faut, mais je ne ressens plus rien. » Ils ne sont pas effondrés. Ils sont éteints.
Dans de nombreux milieux professionnels, se plaindre est mal vu. Dire que l’on va mal est perçu comme un manque de gratitude. Il y a toujours quelqu’un pour rappeler : « Il y a pire que toi. » Cette comparaison produit une culpabilité particulière : celle de souffrir alors qu’on “devrait” s’estimer chanceux.
Psychiquement, il ne s’agit pas toujours d’une maladie. Il s’agit souvent d’une fatigue morale chronique. Le sujet continue à fonctionner, mais chaque journée coûte plus cher. L’élan disparaît, le travail devient mécanique.
Cette fatigue apparaît surtout là où il n’y a ni reconnaissance, ni justice, ni perspective claire. L’humiliation silencieuse joue un rôle central : un supérieur qui ne regarde pas, une promesse non tenue, une remarque rabaissante déguisée en plaisanterie. À force, l’estime de soi s’effrite.Beaucoup ne consultent que lorsque le corps lâche : insomnies, douleurs, palpitations, irritabilité. Ils ne disent pas « mon travail me fait souffrir ». Ils disent : « Je n’ai plus d’énergie. »
Dans une société marquée par la précarité, le travail est un privilège à préserver. Cette réalité rend la plainte presque impossible. Comment poser des limites quand on peut être remplacé ?
La santé mentale reste souvent associée à l’effondrement. Il y a peu de place pour reconnaître l’usure lente, la perte de sens, la fatigue qui ne se voit pas.Alors on tient. On se sépare en deux : celui qui travaille et celui qui ressent. Cette dissociation permet de survivre, mais elle abîme.
Revenons à l’homme dans le bus. Il ira travailler. Il fera ce qu’on attend de lui. Il rentrera fatigué, silencieux. Personne ne dira qu’il va mal. Peut-être même pas lui.
La question n’est pas de rendre le travail facile. Elle est de savoir si une société peut demander à ses membres de tenir sans jamais leur permettre de dire qu’ils s’épuisent.
Peut-être que le premier geste est simplement de rendre possible cette phrase :
« Je travaille, mais je vais mal. »
Encore faut-il qu’il existe un espace pour l’entendre.
Par Dr Wadih Rhondali -Psychiatre










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