Il y a quelques semaines, j’ai reçu en consultation un homme de quarante-sept ans. Il vit à Lyon depuis vingt ans, réussit professionnellement, trois enfants français. Mais il ne dort plus depuis qu’il a reçu un email d’un réseau de compétences marocaines à l’étranger lui proposant de « mettre son expertise au service du développement du Maroc ». Sa mère est morte six mois avant son départ. Son père lui demande depuis toujours quand il « reviendra vraiment ». Et maintenant, l’État marocain lui dit : nous avons besoin de vous. Cet homme incarne quelque chose que les statistiques migratoires n’effleurent jamais. Le Marocain qui a quitté son pays ne disparaît pas. Il demeure — par les appels WhatsApp du vendredi, par l’argent envoyé chaque mois, par les vacances d’été organisées autour d’une culpabilité diffuse. Il demeure surtout par une fracture interne : celle que crée l’absence prolongée d’un pays qu’on n’a jamais cessé de considérer comme sien. Ce que je vois en clinique, c’est rarement l’enthousiasme. C’est une panique silencieuse. Le MRE a construit un équilibre précaire entre deux mondes. Et soudain, on lui dit qu’on le réclame.
Le 6 novembre 2024, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a annoncé la création de la Fondation Mohammedia des MRE — bras opérationnel d’une politique publique unifiée, avec en son cœur un « Mécanisme national de mobilisation des compétences ». L’architecture est intelligente. Mais cette reconnaissance pose une question psychiatrique : que se passe-t-il quand on demande à quelqu’un d’être pleinement citoyen de deux mondes à la fois ?
En 2025, les transferts des MRE ont dépassé 122 milliards de dirhams, approchant 10 % du PIB. Mais 60 % de ces fonds couvrent les dépenses quotidiennes des familles. Le MRE n’investit pas : il maintient en vie. Et voici que l’État dit qu’il est « inconcevable » que leur contribution aux investissements privés se limite à 10 %. Vous envoyez beaucoup, mais vous n’investissez pas assez. L’injonction est là, même si le mot ne l’est pas.
Je suis rentré. J’ai des brevets déposés, des outils de santé numérique opérationnels. Ce que j’ai trouvé, ce n’est pas un guichet unique — c’est une série de portes sans signalétique, de formulaires sans interlocuteurs. Il m’est arrivé d’assister à un séminaire sur les MRE revenus et de me retrouver dans la salle — sans siège, figurant dans une pièce écrite sur ma propre vie.
Le CCME, interrogé sur dix-sept ans sans avis formel, répond par ses deux cents ouvrages. Le travail est réel. Mais produire de la connaissance sur la diaspora n’est pas la représenter. Une institution qui étudie les MRE sans leur rendre de comptes reste dans le registre de l’observation — pas de la participation. On cite 8 % de jeunes intéressés par la politique pour minimiser la revendication. Mais 8 % de plusieurs millions, ce sont des centaines de milliers de personnes. Et la représentation n’est pas seulement électorale.
Le psychiatre en moi a un mot pour tout cela : le double bind. Tu es le bienvenu dans les discours, pas toujours dans les salles. L’homme de Lyon ne demande pas à être mobilisé. Il demande à être reconnu comme celui qui a eu le droit de partir — et le droit, aussi, de se sentir marocain sans culpabilité de l’être insuffisamment.
La Fondation Mohammedia sera-t-elle construite avec des MRE actifs, ou seulement pour eux ? Le bras exécutif ne sert à rien si les mains qui le guident ne savent pas ce que ça fait de rentrer, de recommencer, de se heurter aux murs avec un CV étranger et un projet local.
Le Maroc a besoin de sa diaspora non comme main-d’œuvre, mais comme citoyens entiers, enfin autorisés à ne pas choisir entre deux patries. Je reste optimiste. Mais l’optimisme, pour un psychiatre, ne dispense pas du diagnostic.
Par Dr Wadih Rhondali, psychiatre et psycho-oncologue












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