À Marrakech, un phénomène particulièrement préoccupant s’intensifie à l’approche de la saison estivale, période pourtant cruciale pour les professionnels du mariage. Alors que les traiteurs locaux comptent sur ces quelques mois pour équilibrer une année souvent irrégulière, ils se retrouvent aujourd’hui concurrencés par des organisateurs venus de l’étranger, notamment de France et du Liban, qui captent une part croissante des cérémonies haut de gamme. Ces opérateurs, sans statut légal de traiteur au Maroc, orchestrent des événements prestigieux en s’appuyant sur une sous-traitance informelle, mobilisant des particuliers à domicile ou des équipes non déclarées, en dehors de toute réglementation sanitaire, sociale ou fiscale. Plus encore, une grande partie des paiements serait effectuée en espèces ou en devises, avec des flux financiers qui transitent en partie vers l’étranger, échappant ainsi totalement à l’économie nationale.
Dans un secteur déjà fragilisé par la flambée des coûts des matières premières – viande, volaille, beurre – et par une pression fiscale assumée par les acteurs structurés, cette situation accentue un déséquilibre devenu insoutenable. Les deux fédérations représentant les traiteurs professionnels montent désormais au front, dénonçant avec fermeté une concurrence déloyale qui met en péril la survie de nombreuses entreprises locales. Elles annoncent leur intention d’engager des actions en justice afin de rétablir un minimum d’équité. Car pour les traiteurs respectant les normes, déclarant leurs salariés et assumant leurs charges, la multiplication de ces pratiques informelles représente bien plus qu’une simple nuisance : elle alimente une crise profonde, menaçant l’avenir même d’un secteur clé de l’économie événementielle marocaine.
Dans ce contexte tendu, une autre dérive alimente le malaise, cette fois-ci du côté de Rabat. De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer l’influence grandissante d’une “neggafa” devenue incontournable dans l’organisation des mariages, mais dont les méthodes suscitent de vives critiques parmi les professionnels.
Selon plusieurs témoignages concordants, cette figure imposerait un réseau fermé de prestataires – traiteurs, orchestres, photographes ou décorateurs – recommandés systématiquement aux futurs mariés. Derrière ces choix se cacherait un système de commissions, perçues en échange de placements, au détriment d’une concurrence saine. Une pratique d’autant plus contestée lorsqu’elle s’accompagne de propos dénigrants visant à affaiblir l’image d’autres prestataires pour mieux imposer les siens.
Le phénomène est amplifié par l’usage massif des réseaux sociaux, notamment Instagram, où des mariages soigneusement mis en scène sont diffusés à grande échelle. Ces contenus séduisants contribuent à vendre une illusion parfaitement orchestrée, incitant les futures mariées à suivre des recommandations sans réelle marge de négociation, que ce soit sur les prix ou sur les choix artistiques.
Plus inquiétant encore, certaines sources évoquent un monopole informel. Cette “neggafa” serait capable de gérer jusqu’à huit à dix mariages par soirée, avec des équipes largement acquises à son système. Les prestataires intégrés à ce réseau reverseraient une part de leurs revenus, alimentant une mécanique bien rodée, que certains n’hésitent pas à qualifier de véritable “mafia du mariage”.
Les conséquences sont lourdes pour de nombreux artistes et professionnels indépendants, aujourd’hui marginalisés. Ceux qui refusent d’adhérer à ce modèle se retrouvent exclus des circuits, parfois confrontés à des obstacles lors des événements : retards, perturbations ou pressions indirectes sur les familles.
Par ailleurs, des zones d’ombre persistent quant à la traçabilité des revenus générés, certains évoquant des montants hebdomadaires dépassant largement le million de dirhams. De tels flux financiers, s’ils échappent effectivement à tout circuit déclaratif, mériteraient une attention particulière des services compétents afin de garantir le respect des obligations fiscales et une régulation équitable du secteur.
En définitive, le secteur du traiteur traverse une période particulièrement difficile. Pris en étau entre des pratiques opaques qui faussent la concurrence et une hausse continue des coûts des matières premières, de nombreux professionnels peinent à maintenir leur activité. Cette double pression fragilise un métier déjà exigeant, où la qualité et le savoir-faire devraient primer. Sans régulation ni soutien adapté, le risque est réel de voir disparaître des acteurs compétents, au détriment de la diversité et de l’excellence qui ont longtemps fait la réputation du secteur de l’événementiel.
Par Mounir Ghazali



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