Il s’appelait Karim. Vingt-huit ans. Une schizophrénie diagnostiquée à dix-neuf ans, 10 hospitalisations en sept ans, une mère qui ne savait plus à qui parler. Quand je l’ai vu pour la dernière fois en consultation, il m’a demandé s’il finirait sa vie comme ça. Je n’avais pas de bonne réponse à lui donner.
Sa mère, je l’avais vue avant lui. Elle s’était assise sans dire bonjour. Elle m’avait dit : « Docteur, je n’en peux plus. Je suis fatiguée d’avoir peur tous les soirs. » Pas peur de Karim. Peur de ce qu’il deviendrait. Peur de ne pas le retrouver un matin.
Quand j’ai appris, le 1er avril 2026, que le Pr Abderrazzak Ouanass devenait Président Directeur Délégué de la Fondation Lalla Oumkeltoum pour la santé mentale, j’ai d’abord pensé à Karim.
Le Pr Ouanass n’est pas un nom symbolique. C’est un clinicien des urgences psychiatriques de l’Hôpital universitaire Arrazi à Salé, professeur à l’Université Mohammed V, ancien président de la Société Marocaine de Psychiatrie, signataire du chantier national de protocoles contre la schizophrénie en 2022, auteur de travaux sur la contention, le PTSD post-hospitalisation, la suicidabilité chez les patients schizophrènes. Sa nomination est cohérente. Elle change aussi la lecture qu’on peut faire de cette Fondation.
Aux urgences psychiatriques d’Arrazi, on ne reçoit pas des concepts. On reçoit un homme amené par sa famille parce qu’il n’a pas dormi depuis quatre nuits. Une femme qui dit entendre ses voisins parler à travers les murs. Un adolescent qui a scarifié ses bras sans savoir pourquoi. Le terrain de la psychiatrie sévère, c’est ça. C’est ce que le Pr Ouanass arpente depuis plus de vingt ans.
Ce qui domine la conversation marocaine sur la santé mentale au printemps 2026 est légitime. Le burnout, l’anxiété au travail, la psychologie sur Instagram, la honte de consulter — autant de tribunes signées Tyal, Kendili, El Hamaoui — disent un Maroc qui se découvre fragile. Mais aucune de ces voix n’a parlé de Karim. Aucune n’a parlé de schizophrénie, de psychose, de patient sous contrainte, de famille usée par vingt ans d’allers-retours hospitaliers.
Or c’est exactement ce terrain que le Pr Ouanass connaît. Mettre un homme des urgences à la tête d’une fondation royale, c’est inscrire dans cette Fondation, dès l’origine, la psychiatrie sévère. Celle qui ne se raconte pas. Celle qui n’a pas de hashtag. Celle qui demande des lits, des protocoles, des équipes, du temps long, et un cadre légal qui n’a pas bougé depuis 1959.
La psychiatrie sévère ne se limite d’ailleurs pas à l’hôpital. C’est aussi le détenu psychotique pour qui aucune unité psychiatrique pénitentiaire n’existe vraiment au Maroc. C’est l’enfant placé dont personne ne diagnostique le trouble. C’est le jeune en errance, à Casablanca ou à Tanger, dont le délire passe pour de la dérive sociale. Tous ces patients sont, eux aussi, en attente d’une voix.
Et il y a ce cadre légal. Pensé pour une médecine qui n’existe plus, pour une société qui n’existe plus, pour une définition de la dignité qui ne tient plus. Le projet 71-13 censé remplacer le Dahir de 1959 attend depuis plus de dix ans. Il faudra bien qu’une voix porte ce dossier.
La Fondation peut choisir de devenir une grande voix sur la prévention et sur la santé mentale au travail — et ce serait utile. Mais elle ne sera Fondation au sens plein qu’à condition de porter aussi ce que personne ne porte : la dignité des patients sévères, le droit de leurs familles à être entendues, l’humanisation des conditions d’hospitalisation.
Le défi est inconfortable. Les patients sévères ne sont pas photogéniques. Ils ne tweetent pas. Leur souffrance n’a pas la forme d’une note. Mais c’est précisément pour cela qu’ils ont besoin d’un patronage royal — parce qu’aucune autre voix, en pratique, ne les portera.
Une fondation royale peut faire ce qu’aucun autre acteur ne fait tout à fait : financer une recherche que l’académie hésite à porter — sur la contention, sur les soins sous contrainte, sur les marges psychiatriques. Soutenir des familles qui ne sont soutenues nulle part. Former les soignants que l’hôpital n’a pas le temps de former. Et tisser le lien entre ce que l’État, l’université et les associations peinent à articuler seuls.
On a souvent dit que la santé mentale au Maroc se jouait dans le silence des familles. Elle se joue aussi dans le silence d’un patient comme Karim, et de mille autres comme lui. À celui-là aussi, la Fondation Lalla Oumkeltoum a à parler. Parce que c’est de celui-là que le Pr Ouanass s’occupe depuis le début.
Dr Wadih Rhondali



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