L’an dernier, au Maroc, nous avons vécu un Aïd étrange. Pour la première fois depuis longtemps, la question du sacrifice s’est posée à l’échelle du pays. Dans un contexte de sécheresse, de baisse du cheptel et de pression économique, le Roi Mohammed VI avait appelé les Marocains à renoncer au sacrifice. Ce n’était pas une rupture avec le sens du rite. C’était peut-être, au contraire, une manière saisissante de nous obliger à le réentendre.
Chaque année, à l’approche de l’Aïd al-Adha, nous racontons l’histoire d’Ibrahim et d’Ismaël. Nous la connaissons si bien que, parfois, nous ne l’entendons plus. Et si elle ne demandait pas seulement « As-tu fait l’Aïd ? », mais : « As-tu regardé ce qui possède ton cœur ? »
Ibrahim voit en songe qu’il doit sacrifier son fils. Celui qu’il a attendu, celui qu’il aime. Et Ismaël accepte avec une confiance bouleversante. Mais Dieu ne demande pas à Ibrahim de ne pas aimer son fils — toute la puissance du récit vient justement de cet amour. Il lui demande autre chose : ne pas en faire un absolu. Ne pas transformer ce qu’il a de plus cher en idole intérieure.
Au dernier moment, Ismaël est épargné. Le Coran dit :
« Nous le rachetâmes par un sacrifice immense »
وَفَدَيْنَاهُبِذِبْحٍعَظِيمٍ
C’est Dieu qui opère le rachat. Ibrahim ne cherche pas une solution de remplacement. Il ne prouve rien. Et ce sacrifice est dit immense : non pas cher, non pas plus gros que celui du voisin. Immense par la portée du signe — un fils est épargné, une miséricorde remplace la perte.
Ibrahim ne perd pas son fils. Il perd l’illusion de le posséder.
Là est peut-être le cœur du sacrifice : non pas détruire ce que l’on aime, mais purifier notre manière de l’aimer. Qu’aucune chose ne devienne plus grande que Dieu dans notre cœur.
L’essayiste Zaynab Al-Aridhi posait, dans un article publié sur la revue arabophone Kitabat fil Mizan, une question qui mérite d’être réentendue à chaque Aïd :
« هلضحيتبإسماعيلك؟ »
— As-tu sacrifié ton Ismaël ?
Car chacun porte le sien.
Et c’est là que l’Aïd joue sa fonction et nous bouscule. Le sacrifice, qui devait nous rappeler la liberté intérieure, devient parfois une scène sociale ; le mouton, mémoire d’une miséricorde, devient objet de comparaison.
Le Coran nous donne pourtant une boussole :
« Ni leur chair ni leur sang n’atteignent Dieu, mais c’est votre piété qui L’atteint. »
La tradition n’a jamais eu vocation à écraser ceux qu’elle devait élever.
Alors une question devient possible : et si, parfois, le vrai sacrifice était de ne pas acheter le mouton ? Non par mépris du rite, mais parce qu’à partir du moment où l’achat devient dette, angoisse, démonstration, il parle moins de Dieu que de notre peur d’être jugés.
Cette année, une autre image nous revient. Il y a quelques jours, à Marrakech, ma femme a vu une femme seule dans un triporteur, sous une chaleur écrasante, avec un petit mouton acheté 4 500 dirhams. Sûrement que son geste était libre, sincère, habité par la foi et l’amour des siens. Mais l’image pose une question collective : quel est notre véritable Ismaël ? Peut-être qu’il s’appelle honte, apparence, orgueil, besoin de prouver.
Et peut-être qu’il faut, à un moment, lever les yeux. Sortir du cadre. Regarder ce que le mouton, en vérité, est venu nous dire.
Car le mouton n’est qu’un symbole. Un signe. Une porte. Le couteau qui se lève sur lui se lève symboliquement sur tout ce que nous croyons posséder. Notre enfant. Notre conjoint. Nos parents. Le temps que nous avons avec eux. Le sacrifice d’Ibrahim ne nous parle pas seulement d’un animal. Il nous rappelle que ceux que nous aimons ne nous appartiennent pas. Que rien ne nous est dû. Que tout est confié.
Et c’est ici que le paradoxe nous saisit. Pendant que nous courons après l’animal — pendant que nous comparons, hésitons dans les souks, calculons à voix basse — le temps file. Le temps que nous voulions célébrer. Le rituel qui devait nous ramener à eux peut, sans qu’on le voie, finir par nous en éloigner.
L’Aïd nous demande, après, de relever la tête et de regarder vraiment ceux qui sont autour de la table. De les regarder comme on regarde quelque chose qu’on aurait pu perdre.
Et si Dieu regarde le cœur, pourquoi avons-nous si peur que les autres ne voient pas le mouton ?
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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