Nous avions écrit, avant l’Aïd, deux textes que beaucoup d’entre vous ont lus : le mouton n’est pas un trophée, il faut sacrifier l’ego avant l’animal, transmettre le sens avant la forme. Nous les avions écrits avec la tranquillité de ceux qui croient avoir compris. Puis l’Aïd est arrivé.
Le marathon a commencé tôt : le mouton de la grand-mère d’abord, puis ceux des autres. La découpe, le tri, les tutos de découpe ouverts sur un téléphone. Jusqu’au soir. Et quand nous avons fait le compte, dans cette journée entière passée ensemble, nous avions été vraiment ensemble — à nous parler, à nous regarder — peut-être quinze minutes.
Assis sous la tente, nous avons compris une chose : on ne résiste pas seul à une tradition que tout le monde vit en même temps. S’en extraire isolément, ce n’est pas défendre une idée — c’est se couper. Et nous, qui avions écrit qu’il ne fallait pas laisser le mouton tout prendre, nous nous sommes retrouvés jusqu’aux coudes dans le marathon, comme tout le monde.
Nous ne sommes pas les seuls. Dans Le360, la sociologue Soumaya Naâmane Guessous parle d’une « fête à crédit », où des familles s’endettent toute l’année. Dans Hespress, la psychologue Bouchra Mrabti décrit un choc collectif, mais anticipe déjà l’après : le partage d’une bête entre plusieurs foyers, parfois le renoncement. Et dans The Conversation, Djamel Bentrar, citant l’imam Tareq Oubrou, rappelle qu’il faut garder l’esprit du sacrifice — le don de soi — en laissant sa forme s’adapter au temps.
Toutes ces analyses sont justes. Mais elles parlent souvent d’en haut, quand les familles vivent d’abord une tension concrète : acheter ou renoncer, s’endetter ou supporter le regard. Le diagnostic est posé. Mais aucun ne dit comment on en sort. Ce n’est pourtant pas qu’une question de prix : c’est une pression qui entre dans les corps et dans les liens.
C’est Meriem qui a posé la question qui éclaire tout. Et si, demain, chacun pouvait acheter son mouton à mille dirhams ? Si la pénurie disparaissait, si la colère retombait ? La presse titrerait « l’Aïd est sauvé ». Et pourtant : la journée serait toujours dévorée par le marathon, on serait toujours quinze minutes vraiment ensemble. Le prix n’a fait que masquer la vraie question. Le jour où il baissera, nous croirons le problème résolu — alors qu’il sera resté entier.
Le remède n’est pas là où on le cherche. Pas une fatwa : le sacrifice est une sunna fortement recommandée, pas une obligation pour qui n’en a pas les moyens — l’appel royal à l’abstention de 2025 l’a rappelé, et nul n’a besoin d’une permission pour ne pas s’endetter. Pas une subvention : même parfaite, elle ne toucherait pas le cœur du problème. Pas un décret : la suspension collective appartient à Sa Majesté le Roi, Commandeur des croyants, à lui seul.
Le lendemain matin, fatigués, autour d’un thé, c’est notre famille — pas nos articles — qui a posé les mots. Un oncle : plus jamais le repas le soir. Une tante : la prochaine fois, on prendra un boucher. Puis quelqu’un : « il y a quelques années, il y avait de la musique, on riait, on se réunissait vraiment. » L’épuisement avait dit tout seul ce que nos textes n’avaient pas su dire.
Alors, pour l’an prochain : un seul mouton pour trois ou quatre familles, un boucher, et surtout une conversation en amont, celle qu’on n’avait jamais osé avoir. Car on ne déplace pas une tradition avec une belle phrase, ni une fatwa, ni une subvention. On la déplace en se parlant — sans accuser ceux qui veulent garder, ni mépriser ceux qui veulent alléger. Le rite n’a pas besoin qu’on l’innove. Il a besoin qu’on puisse parler de ce qu’on en fait.
Nous avions écrit qu’il fallait transmettre le sens avant la forme. Cette année, c’est notre famille qui nous l’a transmis — un matin, autour d’un thé. Une tradition qui ne supporte plus la discussion finit par se figer. Une tradition dont on peut parler traverse les générations, même quand elle change de forme.
Cette année, le mouton a tout mangé. L’année prochaine, nous avons décidé ensemble de lui rendre sa place. Ce n’est pas cette tribune qui y changera quelque chose. Ce sera la conversation qu’elle aura, peut-être, aidé à commencer.
Par Wadih Rhondali & Meriem Smidi



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