Elle tend la tablette. Quelques minutes seulement. Le temps de respirer, de finir quelque chose, de reprendre pied dans une journée trop pleine. L’enfant attrape l’écran, son visage s’illumine. Et aussitôt, chez elle, quelque chose se serre : cette petite culpabilité que tant de mères connaissent.
Est-ce que je fais bien ? Est-ce que je cède trop vite ? Est-ce que je l’abandonne à un écran ?
Mais qui lui a appris à lire ce geste comme une faute ?
J’ai récemment parlé avec une maman qui a élevé quatre enfants. Pendant de longues années, elle s’est aussi occupée de nombreux enfants comme assistante maternelle. Elle a porté, consolé, accompagné, rassuré. Mais elle s’est aussi formée pour mieux comprendre leurs besoins, leurs émotions, leurs rythmes, leurs peurs.
Ce qui m’a touchée, c’est qu’elle ne parlait pas de l’instinct maternel comme d’un pouvoir magique. Elle ne disait pas : « une mère sait tout naturellement ». Elle disait plutôt qu’une mère sent, observe, protège, mais qu’elle a aussi besoin d’être accompagnée. Parce qu’aimer un enfant ne signifie pas avoir toutes les réponses à un monde qui change.
Les enfants d’aujourd’hui ne grandissent plus dans le même monde que ceux d’hier. Ils grandissent avec les écrans, les réseaux sociaux, les images sans filtre, les comparaisons permanentes, l’hyperstimulation, l’anxiété climatique, les normes éducatives contradictoires, et désormais l’intelligence artificielle.
Le monde a changé plus vite que les repères transmis aux mères.
Alors non, l’instinct maternel n’a pas disparu. Il se manifeste autrement : dans l’inquiétude, la vigilance, les questions posées aux professionnels, aux éducateurs, aux autres parents. Dans le besoin de comprendre les écrans, les émotions, les dangers invisibles, les nouvelles fragilités des enfants. Demander de l’aide n’est pas le contraire de l’instinct maternel. C’est parfois son expression la plus mature.
Une mère qui doute ne manque pas d’amour. Une mère qui cherche des repères ne manque pas d’autorité. Une mère qui se demande si la tablette prend trop de place ne manque pas d’instinct. Elle écoute ce signal intérieur : « je dois comprendre ce monde pour mieux protéger mon enfant ».
Vous n’êtes pas perdues parce que votre instinct vous abandonne. Vous êtes inquiètes parce que le monde autour de vos enfants a changé plus vite que les repères qu’on vous a transmis. Cette inquiétude ne devrait pas devenir une culpabilité. Elle devrait être entendue comme un appel à l’accompagnement.
Ce que vivent ces mères n’est donc pas une petite inquiétude privée. C’est le signe d’une transformation collective. L’UNICEF propose des ressources de parentalité numérique pour aider les familles à créer un environnement digital plus sain. Elle rappelle aussi que travailler avec les parents et les professionnels renforce leur culture numérique et donne des repères pour protéger les enfants en ligne. L’OCDE souligne, de son côté, que le bien-être des enfants à l’ère numérique ne se limite pas au temps d’écran. Il concerne aussi la santé mentale, les apprentissages, les relations sociales, la sécurité en ligne, le sommeil et l’implication des parents.
En cette fête des mères, il ne suffit pas de dire : « vous êtes formidables ». Il faut reconnaître ce qu’elles portent réellement : l’effort de s’adapter, de comprendre, de se former, de protéger dans un monde que personne ne leur a appris à décrypter.
Honorer les mères, ce n’est pas leur demander d’être parfaites. C’est reconnaître que leur instinct est vivant parce qu’il s’adapte, et que leur inquiétude n’est pas une faiblesse, mais une forme de lucidité.
Nous avons besoin de lieux, de professionnels, de programmes et d’espaces de parole pour accompagner les mères. Non pas pour leur apprendre à aimer leurs enfants. Elles savent déjà. Elles le font déjà, avec les moyens du bord, leur fatigue, leurs intuitions, leurs erreurs, leur courage.
Mais pour ne pas les laisser seules face à une époque entière.
Bonne fête à toutes les mamans qui doutent, qui cherchent, qui demandent conseil, qui se trompent parfois et recommencent toujours. Votre inquiétude n’est pas la preuve que vous êtes perdues. Elle est souvent la preuve que vous êtes attentives. Et cette attention mérite mieux que de la culpabilité : elle mérite du soutien.
Par Meriem SMIDI









Contactez Nous