La communauté marocaine établie en Espagne, l’une des plus importantes d’Europe avec près d’un million de personnes entre résidents et binationaux, traverse une période d’inquiétude grandissante. La progression des partis d’extrême droite et la perspective de les voir accéder un jour au pouvoir aux côtés des formations conservatrices alimentent un sentiment d’insécurité chez de nombreux Marocains installés depuis parfois plusieurs décennies de l’autre côté du détroit.
Les discours de plus en plus virulents contre l’immigration et l’islam, relayés dans le débat politique et sur les réseaux sociaux, contribuent à créer un climat que beaucoup jugent pesant. Plusieurs associations représentant les Marocains d’Espagne font état d’une hausse des actes et propos à caractère raciste ou islamophobe, même si leur intensité varie selon les régions. Cette évolution nourrit le sentiment d’être devenus, aux yeux d’une partie de l’opinion, les boucs émissaires des difficultés économiques, sociales ou identitaires que traverse le pays.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que les Marocains constituent aujourd’hui une composante essentielle de l’économie espagnole. Ils sont présents dans l’agriculture, le bâtiment, l’industrie, les services, le commerce ou encore les professions libérales. Beaucoup dirigent des entreprises, paient leurs impôts et participent pleinement à la vie économique et sociale du pays.
Cette crispation intervient également dans un contexte historique particulier. L’Espagne demeure profondément marquée par l’héritage d’Al-Andalus, où la civilisation arabo-musulmane a contribué pendant plusieurs siècles au développement scientifique, culturel et architectural de la péninsule Ibérique. Pour nombre de Marocains, voir aujourd’hui l’islam et les musulmans désignés comme une menace constitue un contraste difficile à comprendre.
Face à cette évolution, certaines familles commencent à s’interroger sur leur avenir. Faut-il rester en Espagne en espérant un apaisement du climat politique ? Revenir définitivement au Maroc ? Ou profiter d’une double nationalité ou d’un statut européen pour s’installer dans un autre pays de l’Union européenne ? Ces questions, encore marginales il y a quelques années, occupent désormais une place croissante dans les discussions de la diaspora.
Il convient toutefois d’éviter toute généralisation. L’immense majorité de la société espagnole demeure attachée aux valeurs démocratiques, à la coexistence et au respect de la diversité. Les institutions espagnoles continuent de condamner les actes racistes, tandis que de nombreuses collectivités locales, associations et organisations de défense des droits humains œuvrent quotidiennement pour préserver le vivre-ensemble.
Reste que la progression électorale des mouvements nationalistes et anti-immigration, observée non seulement en Espagne mais dans plusieurs pays européens, constitue un sujet de préoccupation pour les communautés étrangères, en particulier musulmanes. Pour les Marocains d’Espagne, l’enjeu dépasse désormais la simple question politique : il touche à leur sentiment d’appartenance, à leur sécurité et à l’avenir de leurs enfants.
Le défi sera donc de préserver un modèle de coexistence qui a longtemps fait la force de l’Espagne. Car si la peur venait à remplacer la confiance, c’est tout un équilibre humain, économique et social construit au fil des décennies qui pourrait être fragilisé, au détriment aussi bien des immigrés que de la société espagnole elle-même.
Par Salma Semmar












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