Chaque été, à la descente de l’avion, on te dit marhbabikoum. Bienvenue chez vous. Pendant six semaines, tu es le cousin de l’étranger : valises pleines, addition payée sans regarder, billets glissés sans qu’on demande. Puis septembre arrive, tu repars, et le pays se referme derrière toi comme une porte qu’on avait tenue poliment sans l’ouvrir vraiment.
Le reste de l’année, tu redeviens une ligne dans la balance des paiements. On te célèbre dans les discours et on oublie de te demander ce que, toi, tu en penses. C’est là qu’est la condescendance : t’expliquer ce que tu es censé ressentir pour ton pays, tout en ne te laissant qu’un rôle de portefeuille. On t’aime en théorie ; en pratique, on préférerait que tu te taises et que tu paies.
Je connais cette double température dans mon propre corps. Né là-bas, rentré ici adulte, j’ai longtemps porté la question qui ne se règle par aucun papier : est-ce encore mon pays ? On la croit administrative. Elle est intime.
Alors quand tu tombes sur le formulaire d’inscription et que tu laisses l’onglet ouvert, ce n’est pas de la paresse. C’est une vieille hésitation : à quoi bon, je ne vis pas là-bas. Beaucoup l’ont entendue dans la bouche d’un parent qui n’a jamais voté, comme une évidence. Mais sous l’évidence, il y a souvent un renoncement, un petit deuil jamais nommé. On a tant répété à nos parents qu’ils n’étaient plus d’ici qu’ils ont fini par le croire — et nous avons hérité du doute avant d’hériter de la nationalité.
Ne pas s’inscrire, ce n’est donc pas une case oubliée. C’est accepter, sans le dire, le marché qu’on t’a proposé : ton argent oui, ta voix non. C’est te ranger toi-même du côté du portefeuille.
Or il existe un autre geste, petit et gratuit. S’inscrire, c’est sortir de l’appartenance subie — celle qu’on te concède quand ça arrange — pour entrer dans une appartenance choisie. Dire, en toutes lettres administratives : je suis citoyen, pas seulement une source de devises. Tu cesses d’être celui à qui on souhaite la bienvenue ; tu deviens celui qui est chez lui.
Soyons honnêtes : le système est imparfait. Le Marocain de l’étranger ne vote pas depuis son pays de résidence. Il s’inscrit rattaché à une commune de l’intérieur — sa naissance, celle d’un parent, ou là où il a un bien — et le vote passe par la procuration : un proche inscrit dans ton bureau glisse le bulletin à ta place. Ni circonscription dédiée à la diaspora, ni urne au consulat : pour voter en personne, il faut être au Maroc le jour J. C’est insuffisant, et il faut le dire. Mais « tant que ce n’est pas parfait, je m’abstiens » est exactement ce qu’attendent ceux que la faible inscription des MRE arrange. Tant que cinq millions de Marocains restent invisibles sur les registres, ils ne pèsent rien. Le jour où ils deviennent un bloc qu’on ne peut ignorer, le vrai vote depuis l’étranger cesse d’être une faveur qu’on quémande pour devenir une donnée qu’on ne peut plus écarter.
Et tout cela a une date. La révision des listes est ouverte jusqu’au 13 juin 2026, en vue des législatives du 23 septembre. La démarche tient en quelques minutes : vérifie ton inscription par SMS au 2727 ou sur listeselectorales.ma, et dépose ta demande en ligne — ou via ton consulat, pour t’inscrire seulement. Pour t’informer et bientôt comparer les programmes des partis, une plateforme citoyenne indépendante, Sawti.info, te guide en plusieurs langues, darija comprise. Ce travail, ce ne sont pas les grandes institutions qui le font, mais quelques citoyens.
Un dernier mot : si le site répond « aucune donnée enregistrée », pas de panique — les demandes ne sont examinées qu’à partir du 22 juin. Garde ton reçu, c’est lui qui fait foi.
Ne le fais pour aucun parti — ce texte n’en porte aucun. Fais-le pour le geste. On t’a appris à dire ton attachement au passé : là où je suis né. Au conditionnel : si un jour je rentrais. Cette fois, conjugue-le au présent. Inscris ton nom — ce présent-là se referme le 13 juin.
Par Dr. Wadih Rhondali












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