Il est mort en avril dernier à Dubaï, à 47 ans, d’un arrêt cardiaque. Diaa Al-Awadi, médecin anesthésiste égyptien, était l’homme derrière le régime Tayyibat — « les bonnes choses ». Avant sa mort, les autorités sanitaires de son pays lui avaient retiré sa licence et interdit la diffusion de ses contenus ; l’Arabie saoudite a depuis émis une alerte officielle. Au Maroc, pendant ce temps, le régime continue de circuler dans les conversations, entre deux discussions sur le prix du poulet.
Le principe paraît simple : classer les aliments en deux camps, les « bons » et les « mauvais ». D’un côté riz, pommes de terre, dattes, miel, viande rouge, certains fromages. De l’autre, bannis : œufs, poulet, légumineuses, de nombreux légumes, laitages frais, plusieurs céréales — et, paradoxalement, le sucre, les jus industriels et les produits transformés restent autorisés. On ne mange que lorsqu’on a faim. On ne boit que lorsqu’on a soif.
Comme souvent avec les régimes viraux, le sujet mérite mieux qu’une condamnation rapide. Beaucoup de personnes disent se sentir mieux : moins de ballonnements, moins de fatigue, perte de poids, impression de reprendre le contrôle. Ces effets peuvent exister. Quand on arrête les sodas, les pâtisseries, le grignotage ou certains aliments fermentescibles, on peut avoir une amélioration digestive ou métabolique à court terme. Chez des personnes souffrant de colopathie fonctionnelle, retirer temporairement certains aliments fermentescibles peut aussi diminuer gaz et douleurs.
Mais ce soulagement ne prouve pas que le régime soit équilibré, ni adapté à tout le monde. C’est là que commence le problème : ce qui peut aider une personne, à un moment donné, peut devenir dangereux lorsqu’on le transforme en règle générale.
La nutrition moderne ne repose pas sur une morale du « pur » et de « l’impur ». Elle repose sur la variété, les quantités, le terrain médical, l’âge, l’activité physique, les traitements et les besoins réels de chacun. Un enfant, une femme enceinte, un diabétique, une personne âgée ou un patient insuffisant rénal n’ont pas les mêmes marges de sécurité qu’un adulte jeune en bonne santé.
Le point le plus fragile du régime Tayyibat est son déséquilibre : il supprime des aliments protecteurs comme les légumineuses, les légumes, les œufs ou les laitages frais, tout en autorisant des aliments sucrés ou très transformés. Or les légumineuses et les légumes apportent fibres, folates, magnésium, potassium et protéines végétales. Les fibres nourrissent le microbiote, améliorent la satiété et participent au contrôle glycémique.
À l’inverse, un régime pauvre en fibres mais riche en riz blanc, pommes de terre, dattes, miel, jus, confitures ou produits sucrés peut favoriser des pics glycémiques, surtout chez les personnes diabétiques ou prédiabétiques. Chez les hypertendus, l’excès de fromages salés, graisses saturées, viande rouge ou aliments transformés va à l’opposé des modèles alimentaires validés comme le DASH, qui privilégient fruits, légumes, céréales complètes, légumineuses, produits laitiers pauvres en graisses, poisson et volaille.
Il faut aussi parler de chrononutrition. Oui, les horaires des repas, la régularité, le sommeil, le fait d’éviter de manger très tard ou de grignoter toute la journée peuvent influencer le poids, la glycémie et les sensations digestives. Mais la chrononutrition ne transforme pas un régime déséquilibré en régime protecteur. Manger à la bonne heure ne compense pas durablement l’exclusion massive des fibres, des légumes ou des protéines variées.
L’histoire des régimes brutaux l’a déjà montré. Dukan, Atkins, détox, cétogène mal encadré, jeûnes extrêmes : certains donnent des résultats rapides chez certaines personnes. Mais les régimes très restrictifs exposent aussi à des carences, à une reprise pondérale, à une fatigue, à une perte musculaire et parfois à une relation plus anxieuse à l’alimentation.
Le message n’est donc pas : « tout est catastrophique ». Le message est : prudence. Un régime peut être une stratégie ponctuelle, personnalisée, encadrée. Il ne doit jamais devenir une croyance, encore moins remplacer un traitement. Et c’est ici qu’il faut être brutal, sans nuance : pour un diabétique de type 1, l’insuline n’est pas une option, c’est la vie. L’arrêter, c’est l’acidocétose, le coma, la mort. Ce n’est pas une hypothèse : en Égypte comme en Arabie saoudite, des patients ayant interrompu leur traitement pour ce type de régime ont été hospitalisés en réanimation. Pour un transplanté, les immunosuppresseurs ne sont pas négociables. Pour une femme enceinte ou un enfant, l’équilibre alimentaire n’est pas un luxe.
La prudence est encore plus nécessaire chez les patients atteints de maladies chroniques ou sous traitement lourd. Chez une personne suivie pour un cancer, il n’existe pas, à ce jour, de preuve publiée montrant que le régime Tayyibat améliore l’évolution de la maladie ou la tolérance des traitements — et ce vide n’est pas rassurant, il est alarmant. Car ce que la science a, elle, solidement documenté, c’est que la dénutrition, la perte de poids involontaire et la fonte musculaire aggravent la fatigue, la tolérance aux soins, la réponse aux traitements et la survie. Les recommandations européennes déconseillent formellement toute restriction alimentaire chez ces malades. Un régime qui supprime brutalement des sources importantes de protéines, de fibres et de micronutriments peut donc être dangereux dans ce contexte — d’autant plus qu’il s’adresse à des patients prêts à tout espérer.
Même vigilance chez les diabétiques, les hypertendus, les insuffisants rénaux, mais aussi chez les patients sous antipsychotiques, souvent déjà exposés à un risque métabolique. Enfin, chez une personne souffrant de dépression sévère, il faut éviter les restrictions alimentaires rigides : certains aliments interdits par ce régime — œufs, volaille, légumineuses, produits laitiers — apportent des protéines et du tryptophane, précurseur de la sérotonine. Cela ne veut pas dire qu’un aliment « soigne » la dépression ; ce serait faux. Mais on sait que la déplétion en tryptophane peut abaisser l’humeur chez les patients vulnérables. Affamer ce système, sans suivi, chez quelqu’un de déjà fragile, est un pari que rien ne justifie.
La bonne question n’est donc pas : « Tayyibat est-il bon ou mauvais ? » La bonne question est : pour qui, combien de temps, avec quel objectif, quel suivi, quels bilans, et au prix de quelles exclusions ?
Au Maroc, ce débat doit être l’occasion de faire de la pédagogie. Beaucoup de gens ne cherchent pas une mode : ils cherchent une solution à leur fatigue, leur poids, leurs douleurs, leur diabète, leurs troubles digestifs. Il faut entendre cette demande. Le danger du régime Tayyibat n’est pas seulement dans ce qu’il interdit ; il est dans ce qu’il remplace : la nuance par la certitude, la nutrition par la morale, le suivi médical par le témoignage viral. En santé, le témoignage peut ouvrir une question. Il ne doit jamais remplacer la preuve.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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