Commençons par une question qu’on pose rarement : pourquoi se marie-t-on, au Maroc, aujourd’hui ?
La réponse de l’Enquête nationale sur la famille 2025 du HCP est limpide. On se marie d’abord pour fonder une famille : c’est la motivation de plus des trois quarts des Marocains — 77,6 %. Loin derrière viennent la stabilité socio-économique (moins de 10 %), les normes sociales et religieuses (7 %), et — c’est le chiffre qui surprend — l’épanouissement affectif et personnel, qui n’arrive en tête que pour 5,6 % d’entre eux.
On pourrait en conclure que les Marocains se marient sans romantisme. Ce serait mal lire l’enquête. Car si l’on se marie pour fonder une famille, on choisit son conjoint, lui, sur d’autres critères : d’abord les valeurs morales et le sens des responsabilités (près de 45 %), puis, déjà, la relation psycho-affective (plus de 20 %). Le projet reste familial, mais l’attente est devenue relationnelle. On veut un partenaire, pas seulement un statut. Et ce glissement n’est pas neuf : dès le début des années 1990, une enquête casablancaise montrait que la grande majorité des femmes souhaitaient déjà un mariage de vrai partenariat, avec un mari pleinement présent.
C’est précisément là que se noue la tension d’aujourd’hui.
Car la même enquête révèle un recul du désir de mariage qu’on ne peut ignorer : plus d’un célibataire sur deux déclare ne pas souhaiter se marier. Le refus est plus masculin — près de six hommes sur dix n’en veulent pas — quand une majorité de femmes, elles, continuent d’y aspirer. Le célibat s’installe durablement : à 50 ans, près de 10 % des hommes et 12 % des femmes ne se sont jamais mariés. Et la famille se contracte — le ménage marocain moyen est passé de 4,6 à 3,9 personnes en dix ans, et les couples sans enfants ont presque triplé en une génération.
Que s’est-il passé ? Nous sommes passés, sans le dire, d’un mariage-institution à un mariage-relation. Hier, on se mariait parce que c’était l’étape normale, attendue, presque obligatoire. Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes veulent savoir avec qui, comment, dans quelles conditions, et pour construire quoi. Ils ne rejettent pas le couple ; ils refusent de s’y engager à l’aveugle. Beaucoup ont d’ailleurs grandi en observant des séparations conflictuelles, des unions marquées par la souffrance, des modèles qu’ils ne veulent pas reproduire. Leur hésitation n’est pas toujours une fuite : elle peut être l’exigence d’un lien de meilleure qualité.
À cela s’ajoute le poids de l’économie. Le mariage coûte cher : le logement, l’installation, et un faste de plus en plus exigeant, où la cérémonie, l’or et les apparences pèsent parfois plus lourd que le projet de vie lui-même. Beaucoup de jeunes ne fuient pas l’engagement ; ils attendent d’en avoir les moyens. On gagne, plus tôt qu’avant, en autonomie personnelle — mais l’emploi, le logement, la sécurité ne suivent pas toujours. C’est une autonomie sans les moyens de l’autonomie.
Et il faut oser une lecture plus dérangeante. Si l’on se marie d’abord pour fonder une famille, et que la moitié des célibataires ne souhaitent pas se marier, alors ce qui recule n’est peut-être pas seulement le mariage : c’est un certain modèle de famille. Non pas la famille en soi — ceux qui s’engagent y aspirent encore —, mais la famille nombreuse et multigénérationnelle, où le mariage était un passage obligé et l’enfant une évidence. Les chiffres le murmurent : le ménage rétrécit, les couples sans enfants ont presque triplé, et l’on fait moins d’enfants — non par seul individualisme, mais aussi, comme le souligne la sociologue Soumaya Naamane-Guessous, parce qu’on doute de pouvoir leur offrir l’éducation et l’avenir qu’on voudrait. Le désir de lien demeure ; c’est le modèle qui vacille.
Voilà pourquoi il faut se garder des fausses alarmes. Le mariage marocain n’est pas en train de mourir, et les jeunes ne sont pas devenus incapables d’aimer ou de s’engager. Ce qui change, c’est qu’on attend désormais du mariage une relation — de l’amour, du respect, de l’égalité — là où l’on attendait surtout un statut. L’exigence a grandi. La question n’est donc plus de savoir si les Marocains croient encore au mariage. Elle est de savoir si nous les préparons à ce mariage-là. Et c’est un tout autre sujet : celui de la préparation au lien.
Dr Wadih Rhondali -Psychiatre
Yassine Kettani -Thérapeute












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